Les enjeux du réchauffement climatique selon Jean-François Soussana

Portrait de Jean-François Soussana
@Pascal Xicluna/Min.Agri.Fr
A l'occasion de la COP 21, Jean-François Soussana, directeur scientifique environnement à l’INRA (Institut national de la recherche agronomique) et membre du GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat) définit les notions fondamentales des liens complexes qui associe agriculture et climat. Il trace dans les grandes lignes les défis auxquels l’agriculture sera confrontée avant la fin du siècle. Il explique, ici, le modèle agro-écologique et son rôle dans la lutte contre le réchauffement climatique.

 

 

 

Quelle distinction peut-on faire entre les notions de réchauffement climatique, de changement climatique et de dérèglement ? Que doit-on comprendre ?

Il est important en effet de ne pas confondre toutes ces notions : le réchauffement climatique se réfère au fait que la température mondiale augmente de manière régulière depuis les années 1900. Nous sommes aujourd’hui à un réchauffement de 0,8 ° par rapport au début du XXème siècle et ce réchauffement s’accélère puisque 2014 a été l’année la plus chaude jamais mesurée.

Le changement climatique indique qu’il n’y a pas simplement un réchauffement mondial mais un changement plus profond du climat qui se traduit notamment par une modification dans la répartition des précipitations. On a donc des risques de sécheresse et de canicule accrus pour certaines régions dont une grande partie de l’Europe, mais aussi des risques de précipitations intenses à certaines saisons. Le dérèglement climatique résume l’ensemble de ces phénomènes en indiquant leur caractère anormal par rapport aux tendances naturelles et en soulignant qu’ils résultent de l’action de l’homme.


 

Quel rôle tient la recherche entre atténuation et adaptation au changement climatique ?

Nous parlons d’atténuation des émissions de GES (gaz à effet de serre) donc du changement climatique en référence aux actions qui peuvent être menées pour réduire les émissions de gaz carbonique mais aussi de méthane et de protoxyde d’azote, ces deux derniers gaz étant particulièrement présents dans le secteur agricole, mais n’oublions pas que le CO2 atmosphérique est affecté par le bilan de carbone des sols ou des forêts.

La nécessité d’une adaptation au changement climatique intervient des lors que ce phénomène prend de l’ampleur, ce qui est attendu au cours des prochaines décennies. Le végétal, l’animal sur le plan génétique, ou encore les pratiques agricoles utilisées sont concernées.

Comment s’adapter aux conséquences de ce réchauffement, comment anticiper dans le secteur agricole ? Quelles sont les priorités, les urgences à traiter ?

Dans la période actuelle, il y a une variabilité climatique accrue qui se traduit par des épisodes de sécheresse et de canicule ou au contraire de précipitations intenses. Il nous faut anticiper ces phénomènes différents selon les secteurs concernés. Les forêts sont plus vulnérables car il y a une longévité des arbres qui les exposent à des événements cumulatifs qui se répètent : on est confronté à des dépérissements, l’adaptation consiste donc à changer les arbres qui sont plantés et à recourir à un matériel génétique mieux adapté. C’est une situation semblable pour les arbres fruitiers et la vigne : des cépages vont encaisser des années différentes avec des périodes sèches.

Pour les cultures annuelles à l’inverse on peut à tout moment modifier sa décision et semer d’autres espèces. Pour les prairies la situation est intermédiaire : leur problème tient aux sécheresses importantes qui peuvent provoquer d’importants dégâts. Dans les élevages herbagers, il y aura par conséquent une nécessité de revoir les stocks et de pouvoir les utiliser en cas de sécheresse estivale.

Nous savons cependant avec certitude qu’il y a une nécessité à protéger les sols parce que les risques de leur érosion sont accrus. Il faut enfin penser la gestion de l’eau au niveau des systèmes agricoles et dans le temps. C’est l’ensemble de ces réflexes qui en protégeant notre environnement, nous permettra à l’avenir de garantir un niveau de sécurité alimentaire acceptable.

Le changement climatique : « Ce qui va changer dans mon quotidien ? »

On peut annoncer qu’il y aura par exemple une évolution de la qualité gustative des vins, ce que nous avons remarqué lors de la dégustation de ce qu’on appelle les vins du futur ou des évolutions dans les arômes de certains produits comme les fromages. On compare les préférences et les goûts des consommateurs entre le vins d’aujourd’hui et ceux du futur. Ces vins du futur ne semblent pas forcément attractifs, car encore jugés comme faibles en arômes. Mais leur vinification est appelée à progresser. Les arômes des fromages sont effet liés à la fois à la flore microbienne et végétale. Certaines plantes de rente les aromatisent les fromages.

Il est possible que cela entraîne un rapport de prix différent ou des difficultés sur les approvisionnements, notamment pour des denrées tropicales selon les périodes. On voit déjà des exemples comme le cacao où l’effet des pathogènes se conjugue avec des phénomènes climatiques. On sait aussi que le café arabica atteint une limite thermique. Si le climat se réchauffe, les plants ne seront plus adaptés. En zone tropicale on replante des caféiers sous ombrage en agro-foresterie après avoir longtemps fait le contraire pour les remettre à température plus basse. On peut aisément imaginer que les rapports de prix entre l’arabica et le robusta changent, l’arabica devenant plus cher.

On pourrait encore davantage extrapoler sur des situations ou spéculer aussi sur l’évolution des goûts des consommateurs, ce que nous imaginons dans le livre auquel vous faites allusion dans votre question.

Quel rôle peut jouer l’agro-écologie dans la lutte contre le réchauffement climatique?

Dans les stratégies d’adaptation il y a des choses que l’on peut faire avec les systèmes existants y compris des systèmes assez intensifs : utiliser l’irrigation par exemple, changer les variétés de plantes ou les dates de semis. Mais si l’on va vers des aléas climatiques intenses de manière croissante, la question de la protection des sols, la question du micro-climat pour les cultures et les animaux et celle de la protection des ressources en eau, vont devenir majeures. De ce point de vue l’agro-écologie apporte une série d’options intéressantes puisqu’elle favorise la conservation des sols et apporte une diversification des cultures favorable à la gestion des risques avec des aléas forts. Elle comprend aussi des options avec des arbres, options favorables à la fois pour le micro-climat, pour les animaux en agro-foresterie, pour protéger les cultures par rapport à des excès de chaleur et pour le stockage de carbone.

La difficulté de ces stratégies d’adaptation est qu’il faut penser aussi à celle des filières : on ne peut pas se contenter de réfléchir à une évolution de l’offre agricole, il faut qu’elle soit également bien intégrée à la demande exercée par les filières. La réflexion doit donc porter sur l’ensemble du système agricole et alimentaire : lorsqu’on réfléchit à une substitution du maïs par le sorgho pour avoir une plante plus économe en eau que le maïs, dans un contexte où il y a des arrêtés préfectoraux qui stoppent l’irrigation par exemple, dans le sud-ouest où on a des difficultés concrètes, le sorgho peut présenter une alternative. Mais nous avons des problèmes de qualité technologique pour le sorgho, il faut donc travailler avec les filières sur les différentes pistes d’adaptation. Des progrès auront lieu quand on aura des travaux pionniers, peut-être sur certains territoires avec l’ensemble des filières.

Il faut imaginer des trajectoires qui combinent adaptation et atténuation et qui permettent de s’organiser en anticipant les changements à venir. J’insiste là-dessus car je pense que travailler avec les seuls agriculteurs ne marchera pas. On risque d’arriver à des impasses et les amener sur des systèmes techniquement au point mais commercialement défaillants. A l’instar des territoires à énergie positive, il faudrait mettre au point des dispositifs où des Collectivités territoriales s’engageraient pour expérimenter comme cela se fait pour la transformation du mixte énergétique, des systèmes en somme assez intégratifs. En agriculture on pourrait favoriser des formes d’expérimentation collectives portant sur l’adaptation et l’atténuation, en lien avec certaines collectivités, des filières et différents acteurs. Ce serait le rôle de la recherche que d’apporter ses connaissances pour faciliter ce type de transition.

En matière de recherche, nous disposons d’un programme prioritaire à l’INRA appelé meta-programme sur l’adaptation aux changements climatiques de l’agriculture et de la forêt dans lequel nous abordons tous les domaines : aussi bien la génétique végétale qu’animale, les systèmes agricoles, les forêts ou l’élevage. Nous avons aussi un projet de création d’un portail national de services avec 8 institutions scientifiques pour l’adaptation et pour l’atténuation. Notre idée est de reconnaître qu’il est très difficile d’évaluer les risques liés aux impacts de changement climatique, d’évaluer les options d’adaptation et les possibilités d’atténuation sur un territoire donné. On peut au moins essayer d’améliorer la mise à disposition de l’information scientifique. Nous avons donc l’ambition de coupler un ensemble de modèles de culture, d’élevage, de forêt au modèle climatique et hydrologique, car la ressource en eau est cruciale. A partir de là on montrera quels sont les risques associés aux impacts du changement climatique et on essaiera de tirer les bénéfices potentiels de telle ou telle option d’adaptation localement. De même pour les options de réduction des gaz à effet de serre (GES), on essayera de chiffrer leur potentiel adapté aux conditions locales. Ce système sera mis en place avec une maille assez fine de 8x8 kilomètres. Cela nous prendra 5 ans. Cette expérimentation sera faite dans un cadre européen avec le soutien de la Commission. L’INRA, Méteo France, de l’IRSTEA (Institut de recherche en sciences et technologies pour l'environnement et l'agriculture), le BRGM (Bureau de Recherches Géologiques et Minières), du CNRS (Centre national de la recherche scientifique), du CEA (Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives), du Cerfacs (Centre Européen de Recherche et de Formation Avancée en Calcul Scientifique), et de l’IGN (Institut national de l'information géographique et forestière).

 

 

L’agriculture a réduit ses émissions de gaz à effet de serre de 31% en 2007 à 24 % en 2015. Pourquoi cette baisse? Comment l’agriculture devient une solution pour le climat?

La raison pour laquelle nous sommes passés à 24 % tient au ralentissement de la déforestation tropicale. Pour l’instant on observe que les émissions en équivalent CO2/kilos de produits agricoles ont légèrement diminué. Par exemple dans les années soixante, on émettait plus de 7 kilos d’équivalent CO2/kilogramme de viande rouge, contre seulement moins de 6 kilos aujourd’hui. Cela signifie qu’il y a une amélioration de l’efficience de la production agricole au regard des rejets de GES. Mais cette évolution est de l’ordre de moins de 1% par an de gain d’efficience au plan mondial. On doit donc comprendre comment d’une part réduire plus rapidement les émissions de méthane et de protoxyde d’azote et d’autre part utiliser le levier d’un stockage de carbone dans les sols agricoles ou dans la biomasse, qui est associée dans les paysages agricoles. Il faut travailler simultanément sur les deux pistes : celle qui concerne le méthane et les protoxydes d’azote a bien été étudiée dans le cadre de la de l'étude INRA « Mesures pour réduire les GES en agriculture ». Nous avons un ensemble de mesures qui ont trait à une meilleure gestion de l’azote par exemple en utilisant des légumineuses, à une réduction du méthane avec le biogaz ou encore une meilleure gestion des effluents d’élevage. Dans cette étude nous avons également analysé le potentiel et les possibilités d’augmenter le taux de carbone dans le sol, notamment dans les prairies. On a trouvé un potentiel d’atténuation de 30 ou 32 millions de tonnes de CO2 équivalent. Disons qu’il se situe autour de 20 % des réductions de GES, ce qui est plus prudent.

Pour aller au-delà, il faudrait restocker du carbone dans les sols agricoles et le potentiel se trouve dans des sols particulièrement dégradés, pauvres en matière organique. On trouve des exemples en Europe. Le fonds carbone portugais a ainsi évalué depuis 2009, le stockage de carbone obtenu par la restauration de prairies dégradées à 1 million de tonnes. Les actions consistait à semer un mélange graminées légumineuses, associé à l’apport de phosphore pour la restauration. Des plantes fourragères adaptées ont été resemées, et à l’appui d’une bonne fertilisation une croissance végétale forte a été obtenue, ce qui a permis d’avoir beaucoup de matière organique dans les sols et par voie de conséquence, un stockage de carbone accru.

 

Quel lien faites-vous entre la lutte contre la dégradation des sols et la sécurité alimentaire et sanitaire ? Peut-on les penser ensemble ?

En restant sur la question des sols, au niveau mondial, nous avons un potentiel technique qui a été estimé à 1,2 milliard de tonnes de carbone qui serait stocké par an dans les sols agricoles, sachant que pour atteindre ce potentiel technique il faudrait un ensemble d’actions en agronomie en restauration de sols dégradés ou en gestion des prairies. Pour atteindre ce potentiel technique, il faudra trouver des mécanismes incitatifs puisque les évaluations économiques montrent que pour les cultures on atteindrait près de la moitié du potentiel technique avec une rémunération de 20 dollars US par tonne de CO2. Mais pour les prairies un tel prix de la tonne de carbone, donnerait peu de possibilités. Il faudrait atteindre des prix plus élevés de l’ordre de 50 ou 100 dollars la tonne de CO2 pour atteindre la plus grande partie du potentiel technique. Ceci pose donc la question des mécanismes économiques et des méthodes qui pourraient être mises en œuvre pour construire de manière participative des itinéraires techniques adaptés et des méthodes de suivi de la matière organique des sols et du carbone du sol. Ces mesures sont importantes parce qu’elles auraient également un impact sur la stabilité de la production alimentaire dans un contexte de variabilité climatique accrue. Car en améliorant les sols leur matière organique et leur structure, on a une meilleure résilience en particulier par rapport aux sécheresses et aux vagues de chaleur. C’est un véritable enjeu de sécurité alimentaire et d’adaptation aux changements climatiques convergeant avec la lutte contre l’effet de serre.

Comment améliorer le stockage du carbone dans les sols ? Les puits de carbone dynamiques, le programme 4/1000 comment se l’approprier ?

Si la mise en œuvre du potentiel technique de 1,2 milliard de tonnes de carbone sur les sols agricoles, revient à un stockage de carbone de 4/1000 par an dans l’horizon de surface des sols agricoles. Mais si on veut avoir à travers ce programme un impact sur l’augmentation du CO2 atmosphérique il faudrait que la mesure 4/1000 soit étendue au-delà des sols agricoles à la plupart des usages, y compris les forêts. On aurait donc la nécessité de restaurer les forêts et les éco-systèmes dégradés. En même temps nous sommes conscients que ce sera difficile en pratique pour des questions d’accès à ces éco-systèmes. Les leviers techniques dont on dispose pour leur restauration sont moins importants que ceux que l’on peut mettre en œuvre en agriculture. Il y a aussi des limites techniques à ce que l’on peut faire mais il ne faut pas nier ce potentiel : replanter des arbres pour avoir plus de productivité et avoir une meilleure alimentation en matière organique des sols, c’est être convergent avec les objectifs de la négociation sur la gestion des forêts.

En région sèche, on a intégré aux techniques, la gestion de l’eau. Il y a d’ailleurs une frontière qui n’est pas complètement établie au niveau des éco-systèmes entre ce qu’on va qualifier de surface agricole et ce qui ne l’est pas. Les savanes le sont-elles c’est une question ? Néanmoins il faudra restaurer ces espaces dégradés qui sont de très grandes superficies et si on le fait on peut avoir des effets substantiels : c’est tout simplement la gestion de la pression de pâturage qui peut alors intervenir. Des leviers existent bel et bien avec un potentiel important estimé par le GIEC, mais la combinaison de facteurs socio-économiques et techniques qui permettraient d’atteindre ce potentiel n’est pas encore connu, ni maîtrisé.

Le programme 4/1000 est-il une bonne entrée pour obtenir des résultats positifs dans la négociation ?

Le programme 4/1000 est une initiative à l’agenda Lima-Paris. C’est un manière de promouvoir un processus concret en agriculture au sein de la négociation de la COP 21. Pour le moment, nous avons un agenda de discussion mais pas encore d’agenda de négociation. Le mot sécurité alimentaire figure dans le texte. Ceci dit quand on regarde les engagements des états (les INDC), on observe qu’il y a beaucoup d’éléments qui ont trait à l’usage des terres et à l’agriculture.

Sur la négociation proprement dite, une ONG « carbon tracker », un think tank, mise sur une somme d’engagements d’états plutôt positive qui va dans le bon sens. C’est un tel virage, c’est tellement énorme comme changement ! La négociation de Paris devrait être une étape décisive. Mais comme rien n’est jamais acquis, il est essentiel de pérenniser les engagements pris.

La Chine par exemple est intéressée par le 4/1000. Le gouvernement est très sensible à la sécurité et à l’autonomie alimentaire qui est une préoccupation majeure dans ce pays. C’est la même chose en Inde où la situation est encore plus préoccupante. Le discours sur les sols peut mobiliser l’opinion, à condition qu’il ne soit en rien prescriptif. L’idée est de travailler ensemble avec ces pays sur de bonnes pratiques, bénéfiques pour la production et pour le climat.

Une des principales menaces du changement climatique est bien celle de la sécurité alimentaire. Si nous étions dans un climat mondial modifié avec + 4°, il y aurait de graves menaces sur la sécurité alimentaire ce qui est clairement indiqué dans le rapport du GIEC. Les derniers résultats de modélisation qui ont été faits par un groupe stratégique américano-britannique indique que des événements qui avaient une récurrence tous les 100 ans par le passé à la fin du siècle, pourraient se produire tous les 30 ans. On aurait alors une baisse atteignant 10 % de la production mondiale de grains. Si entre 2070 et 2100 nous avions un tel choc sur le système alimentaire mondial avec –10 % de grains, nous ne serions absolument pas préparés pour l’affronter. Il nous faut donc éviter ces risques au niveau mondial et prévoir la manière de les gérer.


Pour en savoir plus, rendez-vous sur la page COP21 : l'agriculture et la forêt en première ligne pour le climat