Prévention et lutte contre la cochenille du tronc du pin maritime - Synthèse des travaux de la recherche et des observations du Département de la santé des forêts

1 - Historique

La cochenille du pin maritime a provoqué, dans les années 1960, le dépérissement des forêts de pins maritimes du massif des Maures et de l’Estérel. En 1956, deux foyers de dépérissements sont identifiés à Saint-Tropez et au Lavandou ; l’impact du gel de février 1956 et les attaques d'insectes xylophages (hylésine, pissode du pin) sur ces arbres affaiblis sont les premières hypothèses émises comme origines de ce dépérissement. En 1963, la cochenille du tronc, Matsucoccus feytaudi, est mise en cause. A la fin des années 1960, 120 000 hectares de pins sont détruits ou coupés. En 1994, des pièges phéromonaux mis en place par l'I.N.R.A.  Bordeaux permettent de découvrir un foyer en Haute-Corse, à l’origine de l'épidémie actuelle.

2 - La cochenille

La cochenille est un insecte piqueur-suceur. Au printemps, les premières larves mobiles vont se fixer au fond des anfractuosités de l’écorce des troncs et sur les rameaux pour implanter leur stylet et se nourrir dans le liber. Des anomalies cellulaires surviennent dans les tissus traversés par effet de la piqûre et par réaction des tissus aux toxines salivaires, entraînant une  production excessive de résine et l'affaiblissement des arbres fortement atteints.

3 - Dommages et dynamique des dépérissements

Matsucoccus feytaudi ne provoque pas la mortalité directe des pins. L'émission de résine est propice à la colonisation du tronc par la pyrale du tronc, Dioryctria sylvestrella. L'affaiblissement des arbres dû à la pullulation de la cochenille sur le tronc, associé aux épisodes de sécheresse, est favorable aux attaques des ravageurs cambiophages : le pissode du pin (Pissodes notatus) et l’hylésine destructeur (Tomicus destruens) qui conduisent à la mortalité des pins. Plus la présence de la cochenille est forte et plus la proportion de pins attaqués par la pyrale est importante. Les dégâts sont visibles sur les arbres 5 à 7 ans après l’installation de la cochenille dans le peuplement. Des dépérissements massifs peuvent apparaître ultérieurement en fonction des aléas climatiques et des attaques d'insectes cambiophages.

4 - Un insecte invasif dans le sud-est de l'Europe

L’aire naturelle du pin maritime se divise, sur le plan génétique, en trois groupes ou « races géographiques » qui n’ont pas la même sensibilité à la cochenille : l'est de l’aire, l'ouest de l’aire et l'aire marocaine. Différentes expérimentations montrent la sensibilité élevée à la cochenille des provenances de l'est de l'aire (dont la provençale), une très bonne tolérance aux attaques de cochenille de la provenance du Maroc (Tamjoute) et une tolérance moyenne, variable selon le contexte stationnel, des provenances de l'ouest (dont Cuenca en Espagne). Le Maroc a été un des deux refuges glaciaires du pin maritime et celui de Matsucoccus feytaudi. C'est depuis ce refuge que le pin maritime a recolonisé, en coévoluant avec la cochenille, le Portugal, l'Espagne et le sud-ouest de la France. Les pins de ces régions sont donc tolérants à la présence de la cochenille. Il est très vraisemblable que la cochenille était absente du deuxième refuge glaciaire en Italie. Les pins maritimes issus de ce refuge (Provence, Corse…) n'ont pas développé de mécanisme de résistance à la cochenille d'où leur sensibilité élevée. Ainsi, l'introduction accidentelle de la cochenille depuis le sud-ouest dans les Maures vers 1950, qui a ensuite colonisé le nord de l'Italie vers 1970 puis la Corse vers 1990, est à l'origine des dégâts encore d'actualité.

5 - Prévention : transport des bois, choix de la station, vigueur et  mélange d'essences

Transport des bois

Si la dissémination « naturelle » de l'insecte par le vent, via les larves mobiles, est de 2 à 3 km par an, la dissémination rapide et à longue distance est due au transport des bois non écorcés porteurs des formes contaminantes de l'insecte : femelles fécondées, œufs et larves mobiles. Ainsi, la limitation du transport des bois non écorcés pendant la période janvier-juin depuis une « zone contaminée » vers ou à travers une « zone indemne », comme cela avait été mis en Corse par arrêté préfectoral dans les années 1995, est une première mesure préventive limitant la dissémination à longue distance de cet insecte.

Choix de la station

Les effets stations sont mesurables. Les stations les plus sèches et les plus chaudes (altitude, exposition, sol), sur les sols à bilan hydrique faible présentent un niveau d'attaque de cochenille plus élevé.

Vigueur des arbres

La vigueur des arbres est un critère majeur de survie aux infestations des ravageurs secondaires. Un choix de station adaptée et un bon mode de conduite de la sylviculture font donc partie de la stratégie de prévention du dépérissement.

Mélange d'essences

Le mélange est également un frein au développement de l’insecte à deux niveaux. La cochenille est monophage, les arbres non-hôtes sont donc un obstacle à sa dissémination. La présence d'un complexe parasitaire constitue aussi un moyen de limiter les dégâts.
En effet, lorsque les Pinus présents dans le peuplement (ou à proximité) sont des espèces des groupes nigra, sylvestris ou montana et proches, ils hébergent les prédateurs de Matsucoccus pini.

6 – Lutte contre la cochenille : sylviculture et perspectives de lutte biologique

Sylviculture

Comme évoqué précédemment, quatre paramètres doivent être pris en compte dans la gestion du problème : la provenance des pins maritimes, le mélange d’essences, le complexe parasitaire et la vigueur des arbres qui dépend de la station et de la densité des arbres, donc de la sylviculture.

Trois types d'opérations sont envisageables, à vocation phytosanitaire et/ou sylvicole :

  • éclaircie « préventive » : coupe des bois sur lesquels l’insecte peut se reproduire facilement (arbres de faible diamètre et faible épaisseur d’écorce),
  • éclaircie sanitaire : coupe des arbres avec coulures de résine qui représentent des sources de contamination et des sites favorables à la ponte des scolytes. La suppression des arbres fortement atteints par la pyrale du tronc n’est pas prioritaire car ils ne constituent plus des sources de cochenilles.
  • éclaircie sylvicole classique : favoriser la croissance des arbres.

Perspectives de lutte biologique

  • Lutte biologique par lâchers d'un prédateur endémique : la punaise Elatophilus nigricornis

Présente en Corse dans les peuplements de pins laricio et attirée par la phéromone de Matsucossus feytaudi, cette punaise a fait l'objet de captures et lâchers expérimentaux mais les résultats n'ont pas été concluants, les individus lâchés n'ont jamais été retrouvés.

  • Lutte biologique classique  par l'introduction de la coccinelle Iberorhizobius rondensis

Cette coccinelle a été découverte et décrite en 2004 au Portugal. Elle est présente dans les peuplements de pin maritime en équilibre avec Matsucoccus feytaudi, au Portugal et dans une partie de l'Espagne. Cette coccinelle a fait l'objet d'une étude d'analyse de risque par l'INRA Bordeaux en vue de son utilisation éventuelle comme agent de lutte biologique contre Matsucoccus en Corse (dans le cadre d'une «demande d'autorisation d'entrée sur le territoire de macro-organismes non indigènes utiles aux végétaux, notamment dans le cadre de la lutte biologique », décret 2012-140 du 30-01-2012). Cette étude constitue une première étape et devra être complétée par des travaux supplémentaires avant l'utilisation possible de la coccinelle.

B. Boutte, JB Daubree et M. Goudet

Prévention et lutte contre la cochenille du tronc du pin maritime - Synthèse des travaux de la recherche et des observations du Département de la santé des forêts (PDF, 813.3 Ko)