Marine Boyer, éleveuse et présidente de la FNCuma : « Montrer que c’est possible encourage d’autres femmes à s’engager »
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Éleveuse de vaches allaitantes en agriculture biologique dans l'Aveyron, Marine Boyer a été élue présidente de la fédération nationale des Cuma (FNCuma) en juin dernier. En 80 ans d'histoire, c'est la première fois qu'une femme est à la tête de ce réseau national, qui représente un agriculteur sur deux en France. Portrait d’une élue qui mise sur le collectif pour transformer la profession.
Son avenir semblait pourtant écrit loin de la ferme familiale. Marqués par la crise de la vache folle, ses proches l’encourageaient à suivre une autre voie. « Mes parents étaient intraitables : l'agriculture, hors de question ! », se souvient Marine Boyer. Sa licence en qualité logiciel en poche, elle obtient un poste d’informaticienne, qu'elle occupera plusieurs années. Mais derrière l’écran, le sens manque. « Je n'étais pas heureuse. Avec mon compagnon, fils d’agriculteur comme moi, nous avons décidé de partir un an au Canada pour réfléchir à la suite. » Sur place, des rencontres, notamment avec une famille issue du monde agricole, nourrissent leur réflexion. Visites d’entreprises, découverte d’autres modèles de production… « On a tout remis à plat », explique-t-elle. La décision est prise : ils reprendront les exploitations familiales.
« On arrivait comme des fauteurs de troubles. »
De retour en Aveyron, en 2018, le couple prépare la reprise. Ils suivent, pendant huit mois, une formation afin d’obtenir un brevet professionnel Responsable d'entreprise agricole (BPREA) et acquérir la capacité agricole… tout en gérant l’annonce – « un choc » – à leurs parents. Ils regroupent les deux fermes familiales en créant un GAEC1. Mais l’installation ne se fait pas sans heurts. « Nous n’avions pas anticipé la pression foncière dans notre secteur. Les voisins, qui convoitaient les terres de nos pères, ne s'attendaient pas à ce qu'on reprenne. » Le retour des enfants du pays partis à la ville est perçu avec méfiance. « On arrivait comme des fauteurs de troubles. »
À ces tensions s’ajoutent des remarques sexistes, qui marquent ses débuts. « Pour certains, une femme n’avait rien à faire sur un tracteur ou était incapable de gérer des terres en fermage », confie l’éleveuse. Des obstacles qui ne l’ont pas découragée : aujourd’hui, son exploitation s’étend sur 135 hectares, avec un cheptel de 90 mères de race Limousine.
FNCuma : à la tête du réseau national
Reprendre, mais sans tout bouleverser. Marine Boyer garde le schéma d’exploitation mis en place par son père, et continue de s’appuyer sur la mutualisation du matériel agricole. C’est son premier pied dans les Cuma2. « Mon père était adhérent. Je ne me suis pas posé la question d'en sortir. C'est économiquement impossible », admet-elle. Partager le matériel lui permet de réduire les coûts, mais pas seulement. « J’y ai trouvé plus qu’un outil économique. Socialement, le réseau m’a permis de m’ancrer dans mon territoire. » Et d’y trouver sa place : « Personne n’a douté de mes compétences, parce que l’objectif est de travailler pour l’intérêt commun. Femme ou homme, il n’y a pas de distinction. »
Son engagement au sein des Cuma locales la conduit progressivement vers des responsabilités nationales. En juin 2025, elle est élue à la tête de la FNCuma – une première dans le giron de la présidence. Si sa nomination a été largement médiatisée sous l’angle de la féminisation, elle veut dépasser cette lecture. « J’aimerais qu’on se souvienne de moi pour mes actions, pas seulement comme la première femme à la tête des Cuma. » Elle espère que son parcours inspirera d’autres agricultrices à « franchir le pas ». « Montrer que c’est possible encourage d’autres femmes à s’engager », observe-t-elle.
Agriculture au féminin : la force du collectif
Mais si les mentalités évoluent, de nombreux préjugés persistent. Dans les filières d’élevage, ceux-ci restent particulièrement tenaces : les femmes ne représentent que 16 % des éleveurs bovins de moins de 40 ans (CNIEL, 2025). « Il s'agit de la filière où les difficultés sont les plus nombreuses », souligne Marine Boyer. « Peut-être moins pour les petits ruminants, mais concernant l'élevage de bovins, je pense qu'il y a encore beaucoup de stéréotypes de genre : sur la force physique pour contenir les animaux ou encore la conduite des machines… »
Pour y faire face, les dynamiques collectives jouent un rôle clé. Depuis sa nomination, la présidente de la FNCuma observe l’émergence d'initiatives locales entre agricultrices. Qu’il s’agisse de formations, d'ateliers ou de réunions ponctuelles, ces moments en non-mixité libèrent la parole : « C'est un peu une soupape. Ces espaces permettent aux femmes d'évoquer les difficultés qu'elles rencontrent, se donner des conseils et s'entraider, dans un cadre qui les mette en confiance. » En confiance : le défi est là. Parce qu’au-delà des expériences individuelles, la réalité est plus diffuse. Les femmes ont tendance à davantage douter d’elles-mêmes, là où les hommes s’engagent plus spontanément. « Les femmes se posent mille questions quand les hommes ne s’en posent qu’une », reconnaît Marine Boyer. Un frein à lever pour favoriser leur accès aux responsabilités.
1 Groupement agricole d’exploitation en commun
2 Les coopératives d'utilisation des matériels agricoles, appelées « Cuma », sont des collectifs au sein desquels des agriculteurs mutualisent des moyens (matériels, main-d'œuvre, hangars, ateliers…) nécessaires à leur activité agricole. Plus d'informations sur www.cuma.fr.
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