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Albert Maillet : « Pour supporter le climat de demain, l'hétérogénéité sera la clé »
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Sécheresse, tempête, dépérissement, attaques de scolytes, augmentation des incendies… C’est un fait bien documenté : la forêt française subit de plein fouet les conséquences du changement climatique. Albert Maillet précise les contours de ce problème, et détaille les mesures mises en place par l’ONF pour y faire face.
Comment le changement climatique impacte-t-il la forêt française ?
Le changement climatique se traduit entre autres par des sécheresses accrues, surtout en période estivale. Pour un végétal, cela va jouer sur la photosynthèse. Avec moins d’eau, la photosynthèse baisse, et la croissance de l’arbre diminue. Si cette sécheresse est trop forte, l’arbre développe des mécanismes de résistance : il ferme ses stomates et cherche de plus en plus d’eau dans le sol. S’il n’y parvient pas, il va souffrir puis dépérir, tout en devenant plus sensible à d’autres agressions, maladies ou insectes. C’est alors un effet combiné entre le climat et les attaques sanitaires. Selon nos estimations, d’ici 50 ans la moitié de la forêt française se trouvera affectée par le changement climatique.
Cela touche-t-il toutes les essences ?
En France, ce sont les essences des milieux méditerranéens qui résistent le mieux à la sécheresse. Mais il y a des nuances à apporter : à l’intérieur d’une grande famille, comme les chênes ou les pins, toutes les espèces n’ont pas la même capacité de résistance, cela dépend de leur bagage génétique. Il y a aussi d’autres facteurs comme la géographie : est-on en plaine ou en altitude, la forêt est-elle sur le versant sud ou nord d’une montagne ? D’une façon générale, on peut dire qu’en France métropolitaine les espèces qui ont l’habitude des conditions sèches vont mieux s’en sortir.
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Ne pourrait-on pas laisser la nature s’adapter par elle-même ?
Si le changement climatique se faisait en 10 000 ans, on pourrait effectivement laisser faire la nature : il y aurait des migrations d’arbres, des repeuplements progressifs. Mais on n’a pas 10 000 ans, on a quelques dizaines d’années, ce qui est trop court au regard du rythme d’adaptation des arbres. D’un point de vue forestier, le problème du changement climatique n’est pas tant son ampleur que sa vitesse.
Comment faites-vous, à l’ONF, pour aider les forêts à être plus résilientes ?
Il y a une certitude : l’avenir sera différent du passé. Les arbres vont souffrir de plus en plus, on ne peut donc pas reproduire à l’identique ce qui existait avant. Nous avons plusieurs niveaux de gestion en fonction du besoin. Dans certains cas où la régénération naturelle n’est pas possible, on peut faire de la « migration assistée », c’està- dire implanter une espèce dans une aire où elle n’était pas présente jusque-là. Par exemple, le chêne sessile, s’il souffre trop, peut être remplacé par le chêne pubescent, une espèce plus méridionale, qui supporte mieux la chaleur. De même, à titre d’exemple, nous avons implanté du hêtre varois dans les Vosges. Pour prendre nos décisions, on s’appuie sur des outils d’anticipation, qui dessinent l’avenir des forêts en fonction des scénarios climatiques. Cela nous permet de les classer par degrés de vulnérabilité, et de répartir nos efforts.
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La résilience de la forêt passera-t-elle aussi par sa diversité ?
Absolument. Qu’il s’agisse de climat, d’insectes ou de maladies, l’homogénéité est un handicap. Par exemple, le scolyte s’attaque surtout à des peuplements mono-spécifiques, comme c’est le cas avec les forêts d’épicéas dans les plaines de l’Est, qui subissent de gros dégâts. Il faut donc créer de la diversité à tous les niveaux : dans le choix des essences, dans le mode de traitement – futaies régulières, irrégulières, taillis, espaces ouverts… Mais aussi dans nos itinéraires techniques, avec des cycles de vie plus ou moins longs. C’est cette diversité qu’on recherche dans les forêts que nous gérons, et qu’on appelle à l’ONF la « forêt mosaïque ». Face à un avenir incertain, on diversifie les solutions. Ensuite, on analyse nos expériences pour voir ce qui fonctionne ou pas.
Avez-vous le sentiment que cette gestion est bien acceptée par le grand public ?
Il y a eu un grand changement de perception ces dernières années, avec un attachement à la nature avec un grand N, à la non-artificialisation. Ce n’était pas du tout l’état d’esprit des générations précédentes, pour qui l’exploitation du bois était une évidence. En tant que gestionnaire de la forêt publique, on doit en tenir compte, on passe donc beaucoup de temps à expliquer notre travail au public. Ce qui est certain, c’est qu’on ne peut pas ne pas agir : face à un danger, l’inaction est une prise de risque supérieure à l’action, même incertaine. Il faut donc agir, et assumer la part d’erreur que cela induit.
La valorisation du bois malgré les scolytes
En cas d’attaque de scolytes, il est important de récolter les arbres tôt, avant que les insectes se multiplient sous l’écorce et colonisent l’ensemble du peuplement. Le bois scolyté possède les mêmes propriétés mécaniques qu’un bois sain, seule l’esthétique change : il bleuit du fait d’un champignon microscopique. Acheter du bois bleu local, c’est soutenir la filière face aux défis du changement climatique et de la crise des scolytes.
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