Françoise Liebert : « Reconsidérer la place accordée aux femmes dans la société »
Pascal Xicluna / agriculture.gouv.fr

Changer l’état d’esprit et le regard posé sur les femmes est l’ambition de la feuille de route en faveur de l’égalité femmes - hommes que Françoise Liebert, haute fonctionnaire en charge de l’égalité des droits femmes-hommes et de la diversité, porte au sein du ministère de l'Agriculture et de l'Alimentation. Les politiques publiques d’égalité, déclinées en interne et à l’externe, élargissent le champ d’intervention qui va de l’enseignement agricole aux agricultrices cheffes d’exploitation. Tout cela exige de la part de l’État une mobilisation générale et transversale.

Quelle est la philosophie de votre action ?

L’organisation familiale est en train de bouleverser les fondements de la société. Pour s’adapter à ces mutations constantes, il est nécessaire de reconsidérer la place accordée aux femmes dans la société. Dans le secteur agricole, la reconnaissance de leur statut leur permettra, à court terme, de ne pas tomber dans la précarité.
Les femmes ont pris de plus en plus de place dans l’agriculture, en favorisant la modernisation des activités au sein des exploitations. Elles ouvrent leur exploitation aux écoles, encouragent les visites à la ferme ou les activités touristiques. Elles permettent aussi une diversification des activités, et grâce à leur action, le regard porté sur l’agriculture évolue positivement.
Dans les périodes difficiles qui conduisent parfois des exploitants au suicide, les femmes qui s’installent brisent l’isolement et redonnent vie au tissu rural. En tant que conjointe, elles contribuent aussi au soutien moral de leur entourage. Face à toutes mutations complexes, leur rôle est loin d’être négligeable.

Le ministre défend un budget lié au genre, de quoi s’agit-il ?

Il fait ici référence à une expérimentation pilotée par le secrétariat d’Etat chargé de l’égalité entre les femmes et les hommes à laquelle notre ministère s’est associé. Cela consiste à regarder comment l'argent public est utilisé en fonction des bénéficiaires des politiques menées.
Comment dédier l’argent public à des projets portés par des femmes ? Parmi les priorités retenues, nous avons ciblé l’enseignement agricole pour l’attribution des bourses, le nombre d’élèves formés et diplômés et surtout l’installation des femmes comme cheffes d’exploitation. Il devient en effet impérieux de veiller à ce que l’argent public serve autant aux femmes qu’aux hommes qui souhaitent s’installer, ce qui est loin d’être le cas et crée des disparités.
Pour prétendre aux aides à l’installation, l’Europe impose actuellement un plafond d’âge limité à 40 ans que nous essaierons de dépasser dans le cadre des prochaines négociations de la PAC. Par ailleurs, une formation agricole est demandée aux femmes qui, bien que souvent plus diplômées que les hommes, doivent techniquement se mettre à niveau avant de s’installer. Nous devons donc accélérer le recours à la formation continue de manière à tenir compte de leur parcours tout en leur permettant d’accéder à des certifications ou des passerelles diplômantes. Cette situation s’explique par l’installation souvent tardive des femmes. Plus largement, le but est qu’elles accèdent toutes, quel que soit leur parcours ou leur âge, au statut de cheffe d’exploitation plus protecteur pour elles.

Comment évoluent les formations pour un accès direct à l'emploi ?

Vivea, en partenariat avec Pôle emploi et les Centres de formation du ministère de l’Agriculture par exemple, développe depuis 2016 des modules de formation adaptés à chaque parcours. Il s’agit aussi de réellement faciliter l’accès des femmes aux prêts bancaires et au foncier pour celles qui souhaitent s’installer. Dans ce domaine, la maternité ne doit pas être non plus considérée comme un critère discriminant dans les textes européens relatifs au report des engagements accordés par les banques et les assurances.
La formation continue doit donc être accessible et facilitée, notamment par des systèmes accrus de garde d’enfants. Nous y travaillons avec la Mutualité sociale agricole (MSA) et le ministère de la cohésion des territoires.
Un autre chantier est de favoriser la mixité des métiers. Les femmes qui s’installent ne doivent pas être freinées dans l’accès aux métiers traditionnellement réservés aux hommes, qu’il s’agisse de la production ou du machinisme agricole. Il leur est plus difficile de s’imposer dans ces métiers quand le matériel ou les équipements qu’on met à leur disposition, n’est pas toujours approprié. Dans l’apprentissage, les maîtres de stage ont plus de mal à accepter des jeunes filles, victimes de la représentation machiste qu’on a d’elles. Il faut donc que les jeunes filles aient accès à tous les types d’emplois qu’offre l’agriculture, que ce soit le machinisme ou des secteurs d’avenir comme le numérique.

Qu’en est-il du chantier de la parité au sein du ministère ?

Le protocole d’accord pour l'égalité professionnelle de la fonction publique de 2013 est le fondement des actions mises en place en interne. Elle vise l’égalité professionnelle par différents moyens. C’est pour faire avancer tous ces chantiers que le ministère s’est engagé dans une démarche de labellisation. C’est aussi une garantie de pérennité de notre action clairement défendue par le ministre.
Un des premiers marqueurs est celui du différentiel de rémunération dont l’écart se creuse avec l’âge et en fonction des grades les plus élevés. C’est notamment le cas pour les vétérinaires et les ingénieurs des ponts et forêts. Pour combler ce retard, nous avons besoin d’outils d’analyse plus précis de manière à mieux identifier les freins.

Aider les femmes à accéder à des postes à responsabilité est un des objectifs prioritaires que le ministère s’est fixé. Et bien que nous ayons 48% des femmes en catégorie A, on a encore du mal à respecter les quotas inscrits dans la loi Sauvadet. Deux freins majeurs empêchent les femmes de progresser : le temps partiel de leur activité la plupart du temps lié à leur parentalité et leur mobilité professionnelle, moins courante et moins souple que celle des hommes sur la même tranche d’âge (entre 35 et 45 ans). Par ailleurs, les femmes à diplôme équivalent ne déposent pas leur candidature si elles pensent ne pas correspondre pleinement au profil requis, contrairement aux hommes qui ne s’autocensurent pas.

Un autre aspect est celui de repenser nos modes d’organisation au sein de l’administration : nous devons essayer de respecter la charte des temps élaborée par la Direction générale de la fonction publique qui incite à pas convoquer de réunions tard le soir et milite pour développer le télétravail. L’obligation du congé paternité est aussi perçue comme un des outils susceptibles de repenser plus globalement la notion de parcours professionnel.

Dans le cadre du comité interministériel, quelles sont les autres priorités qui concernent le ministère ?

La convention interministérielle pour l’égalité dans l’enseignement sera reconduite en 2018. La Direction générale de l'enseignement et de la recherche (DGER) va poursuivre la lutte contre les stéréotypes, l’éducation à la tolérance pour éviter les violences faites aux femmes d’ordre sexiste ou sexuel entre les élèves. Des actions et de sensibilisation sont mises en œuvre pour défendre les valeurs de citoyenneté et de vivre-ensemble. L’éducation socio-culturelle du ministère est très active dans ce domaine.

Autre chantier, celui des retraites ?

La revalorisation des retraites agricoles est nécessaire. Le statut de cheffe d’exploitation doit précisément ouvrir de nouveaux droits plus protecteurs pour les femmes qui leur permettront d’être reconnues en tant que telles. Le GAEC entre époux, apparu dans la loi d’avenir de 2014, est une forme associative qui prend de l’ampleur car il donne accès à différents droits sociaux dont la formation. C’est aussi un moyen d’améliorer la représentativité des femmes dans les chambres d’agriculture. Tout cela pourra se substituer à terme au statut de conjoint collaborateur moins protecteur et moins rémunérateur. Il reste enfin un certain nombre de femmes qui n’ont accès à aucun droit et que les pouvoirs publics continuent à recenser. Il est nécessaire de leur apporter un minimum d’information pour qu’elles ne se sentent pas démunies en cas de changement de situation personnelle.