1914-1918 : les femmes dans la Grande Guerre
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Dès le début de la guerre de 1914-1918, et tout au long du conflit, l’engagement féminin a été universellement célébré : c’est la paysanne rude à la tâche, la « munitionnette », l’ange blanc soignant les blessés, ou tout simplement la mère de famille courageuse. De fait, sans l’engagement des femmes, l’effort de guerre n’aurait pas été possible. Il faut donc en rappeler les circonstances mais aussi modérer les jugements hâtifs sur l’émancipation féminine dont il aurait hâté la venue.

Le 7 août 1914, le président du Conseil, René Viviani, lance un « appel aux femmes de France pour la moisson ». Du fait de la guerre, 850 000 femmes d’exploitants se trouvent en effet à la tête des exploitations. Ce sont les Gardiennes évoquées par le romancier Ernest Perochon dans un roman paru en 1924. Il faut donc les exhorter non seulement à prendre la place des hommes mais à redoubler d’efforts pour répondre à la situation née de la guerre.

Car outre la mobilisation des hommes, d’autres éléments entravent le travail de la terre, telle la réquisition d’un tiers des chevaux, ou encore la reconversion pour les besoins de l’armée des usines chimiques qui produisent ainsi moins d’engrais. La situation est grave et l’approvisionnement durable de la France devient hypothétique, d’autant que la production agricole baisse aussi en raison de la diminution de la superficie cultivée lorsque le front se stabilise de la Champagne à la mer du Nord.

Regard nouveau sur le travail féminin

La mobilisation des ouvrières est plus tardive, pas avant la fin de l’année 1915. Elles seront 400 000 en 1918, désignées sous le nom de « munitionnettes », car elles sont astreintes à la fabrication des obus et autres fournitures aux armées. Ce sont elles surtout qui ont fait naître un regard nouveau sur le travail féminin et le statut de la femme au sein de la famille et de la société.

La pénibilité du travail est l’objet de commentaires où se mêlent éloges et commisération. Fortement critiquée avant la guerre par les hygiénistes comme par les moralistes, la présence féminine en usine fait désormais consensus car elle est perçue comme un engagement au service de la patrie. Ajoutons qu’en dehors du monde ouvrier, la féminisation du travail s’étend aux services et à l’administration.

L’appel de Viviani

En août 1914, le président Viviani, comme tous les protagonistes du conflit, songe à une guerre courte. Il lance un appel aux femmes, en fait aux paysannes, et leur tient le langage martial de la mobilisation.

« Debout, femmes françaises, jeunes enfants, fils et filles de la patrie ! Remplacez sur le champ de travail ceux qui sont sur le champ de bataille. Préparez-vous à leur montrer, demain, la terre cultivée, les récoltes rentrées, les champs ensemencés ! Il n’y a pas dans ces heures graves de labeur infime. Tout est grand qui sert le pays. Debout ! À l’action ! À l’œuvre ! Il y aura demain de la gloire pour tout le monde ! »

12 000 employés des Postes mobilisés sont remplacés par des femmes, tandis que les institutrices, de plus en plus nombreuses, viennent prendre la place des maîtres dans les écoles de garçon. Les professions libérales n’échappent pas au phénomène : alors qu’en 1914 la France comptait seulement quelques centaines de femmes médecins et à peine quelques dizaines d’avocates, ces professions se féminisent plus largement.

Le lien entre les combattants et l’arrière prend ainsi le visage de la femme méritante. Les grandes associations féministes renforcent cette image en mettant sur pied des œuvres charitables destinées aux soldats. Toutefois un fossé ne tarde pas à se creuser entre le front et l’arrière.

Source d’inquiétude

L’angoisse des poilus est multiforme car le travail féminin est aussi source d’inquiétude. Les hommes retrouveront-ils leur place après la guerre ? La fidélité résistera-t-elle à l’épreuve de la séparation ? Démobilisées dès le 19 novembre 1918, les ouvrières des usines sont priées de regagner des secteurs plus « féminins » et l’ordre ancien, réputé naturel, reprend ses droits dans les campagnes.

Ainsi le conflit n’a guère modifié les structures de l’emploi féminin. Par ailleurs, les féministes voient leurs espoirs se muer en déception. Si la Chambre des députés emmenée par Aristide Briand adopte, le 8 mai 1919, le principe du suffrage féminin, sans restriction d’âge, de niveau de revenu ou de situation matrimoniale, le projet est définitivement enterré par le Sénat en 1922, et la Chambre « bleu horizon » vote en 1920 une loi réprimant « la propagande anticonceptionnelle » et la « provocation à l’avortement ». L’émergence des « garçonnes » sexuellement affranchies n’est donc que marginale, sans parler des fameuses « années folles », qui furent des années dures pour l’immense majorité des Françaises et des Français, à la ville comme à la campagne.