Vingt ans sans labour
Depuis vingt ans, Ludovic Joiris, agriculteur à Corbreuse, dans l’Essonne, ne laboure plus. Il a converti l’ensemble de son exploitation au semis direct et observe une amélioration de la qualité de ses sols . C’est aussi l’un des rares agriculteurs français à faire de la vente en direct de produits non-alimentaires issus de ses champs.

Ludovic Joiris, agriculteur dans l'Essonne, dans son champ
© Cheick Saïdou / Min.Agri.Fr

 

Les disques du tracteur fendent le ray-grass. On aurait presque dit une pelouse anglaise tellement l’herbe y pousse dru. Et pourtant… On y sème des graines de chanvre ! Le sol n’est pas mécaniquement retourné avant d’être ensemencé :  à la suite de son père,  Ludovic Joiris a adopté le non labour il y a déjà plus de vingt ans. Cet agriculteur de grandes cultures de l’Essonne est allé encore plus loin : « L’eau stagnante dans nos terres au moment d’un semis nous avait contraint à ressemer deux fois. Cela m’a convaincu, en 2002 de passer au semis direct ! » Cette technique consiste à réduire au maximum le travail du sol. Elle s’appuie sur trois principes : le bouleversement minimal du sol, la couverture du sol toute l’année et des rotations longues.

Cette agriculture « de conservation » améliore, selon Ludovic Joiris, la structure de son sol, lui permettant de stocker plus d’eau et de matière organique au niveau des racines… plus de vie aussi. Vers de terre, carabes, lapins mais aussi les moins bienvenus campagnols et limaces, s’installent sur ces terres jamais nues… « Le résultat est visible sur nos sols : après des orages, nos terres ont absorbé tous les excès d’eau, alors que les parcelles voisines rivalisent sur la taille des mares créés ! ». En une douzaine d’années, les couverts végétaux, non enfouis dans le sol et non supprimés par les traditionnels travaux du sol, se sont décomposés en matière organique. Ses sols ont ainsi été enrichis de 1,8 à 2,3 en matière organique soit une augmentation d’un peu plus de 4 pour mille.

Le passage du labour au non-labour est une étape délicate pour l’agriculteur – et une révolution pour son exploitation. « On a des gamelles tous les ans, c’est toujours difficile d’innover en étant pionnier ! On teste des nouvelles techniques, de nouveaux couverts végétaux, presque à l’aveugle, avec peu de références existantes !»

« Deux fois moins de temps sur mon tracteur, trois fois moins de carburant »

Ses parcelles reflètent ses essais plus ou moins heureux : « Là j’ai fait du colza à la suite d’une culture de lin ; le lin assèche le sol et repousse les limaces –friandes de colza-, les empêchant de s’installer sur la parcelle pour les cultures suivantes. On est au début de l’exploration ; nous avons encore devant nous plein de découvertes - contrairement à l’agriculture traditionnelle qui montre ses limites ». Pour palier à l’élimination des mauvaises herbes, - une des fonctions du labour - , il allonge ses rotations.  Ce bouleversement en entraine un autre : Il se met à cultiver du lin et du chanvre… Et doit en trouver les débouchés ! Une presse à huile achetée collectivement avec des agriculteurs voisins le lance. Il prospecte le marché des « graines à huile » : « Le Canada est le premier producteur et exportateur de lin, mais c’est en Belgique qu’on le presse ! C’est une mondialisation aberrante ! On a un vrai besoin d’huile de lin, produit et transformé en local ». Pari réussi. Il se lance dans la vente directe d’huiles alimentaires, savon noir, encaustique, huile de lin technique, etc, via un site internet www.h-o-c.fr, la ruche qui dit oui et différents salons franciliens… L’agriculteur confesse cependant : « C’est un nouveau métier ! Il m’a permis d’embaucher un salarié mais c’est une activité chronophage ! » 

Ludovic Joiris ne reviendra jamais au labour : « Je passe deux fois moins de temps qu’avant sur mon tracteur, j’utilise trois fois moins de carburant ». Son exploitation est intégrée au réseau des fermes Dephy qui s’engage et expérimente des techniques économes en produit phytopharmaceutiques. Ses rotations longues, ses mélanges variétaux et ses traitements bas-volume, lui ont déjà permis de réduire ses pesticides de moitié en six ans !  

 

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