Une pêche artisanale responsable

De la passion, de l’éthique, et du travail. Beaucoup de travail. Car Damien Muller est à la fois artisan pêcheur, poissonnier, et aubergiste. À Saint-Florent, à 24 km de Bastia (Corse), il pratique une pêche sélective, avec des techniques respectueuses de la ressource. Embarquement sur le St Christophe.

Une pêche artisanale durable -©  Pascal Xicluna / Min.agri.fr

« Respecter aujourd’hui, c’est préserver demain »

Sur le quai des pêcheurs, au milieu des vacanciers, Damien Muller et Greg, son marin, préparent leur départ en mer. Ils vont poser des nasses qu’ils iront relever dans quelques jours. Une pratique qui repose sur une vraie conviction, car la motivation n’est pas exclusivement économique, loin s’en faut. Mais pour lui, le choix est fait : la nasse et la ligne ont remplacé les filets, qu’il juge trop peu sélectifs. Le St Christophe atteint rapidement la haute mer.« On connait les endroits, les pierres, et pour la profondeur, ça dépend des courants, des périodes  », commente Greg. Les deux hommes déplient les premières nasses, glissent à l’intérieur, dans un petit sac en filet, des morceaux de poisson qui constitueront l’appât. C’est un piège essentiellement olfactif, il est nécessaire d’attendre deux à trois jours avant qu’il ait rempli sa fonction. La nasse est lestée, puis jetée à l’eau. Elle s’enfonce lentement, retenue par un filin que les deux pêcheurs laissent glisser dans leurs mains. L’écran de contrôle du poste de pilotage montre qu’elle a atteint le fond, 60 m. Une bouée de couleur vive permettant son repérage est alors attachée au câble, et l’ensemble est lâché. Puis le St Christophe redémarre vers un autre point, où l’opération se renouvelle. Vingt à trente nasses peuvent être déposées lors d’une journée de travail.Une activité qui alterne avec la pêche à la palangre [1] et parfois la pêche à la traîne, au moyen de lignes garnies de leurres en plumes et en plastique coloré. Damien Muller part souvent pour plusieurs jours, avec Greg, ou Charlie, qui travaillent avec lui depuis des années. Le St Christophe est un petit bateau de 10 mètres, léger et rapide, équipé de deux bons moteurs. « C’est indispensable pour la sécurité, explique Damien. Nous allons assez loin, les tempêtes se lèvent vite en Méditerranée, il faut pouvoir rentrer rapidement ». Le bateau a été entièrement conçu par son père, Dan, pêcheur lui aussi. Il a été le premier à aller à l’espadon ici, et son fils a du racheter sa licence, ainsi qu’une autre : les deux bateaux, de 8 et 12 mètres, anciens, insuffisamment puissants, ont été détruits pour permettre de construire celui-ci. Car les puissances des bateaux, évaluées en kilowatt, sont contingentées, comme le nombre de licences, ce qui contraint à des calculs complexes.

Une réserve marine peu respectée par les bateaux de plaisance

Une pêche artisanale durable -©  Pascal Xicluna / Min.agri.fr
Une vaste réserve marine s’étend au large de Saint Florent. « La croissance d’une langouste est de cent grammes par an, indique Damien Muller. Cela donne une idée de l’âge de celles qui sont pêchées, il faut leur laisser, comme aux poissons, le temps de se reproduire et de parvenir à maturité. » Pour l’heure, Greg a repéré un bateau de plaisance occupé à pêcher dans la réserve. Le St Christophe met le cap sur lui, Damien signale courtoisement aux occupants qu’ils se trouvent dans la réserve. Leçon comprise pour l’instant, mais demain ? La pêche de loisir constitue ici une réelle concurrence, d’autant que certains leurres, comme les “Jig”, sortes de lourdes sardines en métal coloré dissimulant un redoutable hameçon, sont particulièrement efficaces ... et largement utilisés par les amateurs, qui ne se montrent pas toujours raisonnables sur les quantités pêchées. «  Le contrôle est impossible, il y a ici 1 000 km de côtes, nous devons souvent y suppléer, c’est notre activité et notre avenir qui est en jeu », ajoute Damien Muller. Mais son regret essentiel est ailleurs : c’est l’absence de statut particulier pour la petite pêche côtière, soumise à la même réglementation et aux mêmes exigences de contrôles que les autres types de pêche. Ici, c’est certain, le ciel est bleu, la mer est bleue. Il ne faudrait pas en conclure pour autant que l’activité de pêcheur est toujours à l’image des couleurs du temps

Du bateau à la boutique, une valorisation immédiate

Dès l’arrivée des glacières dans le local technique, les prises sont triées, pesées, préparées, mises sur glace ou cuisinées. En petites quantités, lasagnes de poisson, seiches en sauce, salades de poulpes, soupes complètent l’étal où thons, espadons, dorades, soles, rougets, lottes et langoustines, juste sortis de l’eau, s’offrent à la vente. « Compte-tenu de la faible quantité des produits de notre pêche, la vente directe était la solution pour être économiquement viable, précise Damien Muller. J’ai eu la chance que mes parents soient propriétaires d’un lieu où il a été possible de s’installer. » Depuis l’année 2000, la poissonnerie St Christopheest ouverte à l’année, ce qui représente aussi un service dans un village de 1 600 habitants, où sa clientèle est maintenant fidélisée. Mais hors saison touristique, Damien Muller vend une partie de sa production à un mareyeur de Marseille, qui expédie les prises vers différents points de vente en France, ou encore à destination de l’Italie et de l’Espagne. En saison -où la population passe à 10 000 habitants-, lorsque la demande est plus forte et que sa seule activité ne peut la satisfaire, il complète en achetant la pêche d’un autre bateau de Saint-Florent. « Il reste quatre pêcheurs aujourd’hui, soit moins de la moitié par rapport à la situation il y a dix ans, souligne Damien Muller. Beaucoup ont abandonné, du fait de la raréfaction de la ressource. Il faut admettre que c’est dur, et le choix de techniques très sélectives n’est pas un choix de facilité. Une pêche d’une quinzaine de pièces, soit une dizaine de kilos, devient exceptionnelle. En moyenne, on ramène plutôt 3 à 4 kilos, et parfois rien. »

De la mer à l’assiette

L’ Auberge du Pêcheur, installée depuis juillet 2009 en plein air, dans la cour attenante à la poissonnerie Saint-Christophe, propose le soir sur réservation, entre les bananiers, les bougainvillées et les plantes tropicales, une carte simple qui met en avant le produit brut issu de la pêche et des productions locales.

Poissonnerie Saint Christophe et l’Auberge du pêcheurRoute de Bastia – 20200 Saint-FlorentPlus d’infos sur www.aubergedupecheur.com


[1] Pêche à la palangre : sur une ligne horizontale sont attachées des bas de ligne garnis d’hameçons. C’est une technique traditionnelle parmi les plus anciennes.