Réforme de la PAC post 2020 : entretien avec Stéphane Travert
22/06/2018
Pascal Xicluna / agriculture.gouv.fr
Le 18 juin 2018 les négociations pour la future Politique agricole commune ont débuté au Conseil de l'UE. À cette occasion le ministre Stéphane Travert s'est entretenu avec le site « Toute l'Europe » au sujet de la stratégie et de l'ambition française dans ces négociations…

19 pays se sont ralliés à la position de la France contre la proposition de la Commission européenne de réduire le budget de la PAC de 5%. Peut-on parler d'un succès ? Quelle stratégie allez-vous maintenant adopter ?

Nous parlerons de « succès » lorsque nous aurons réussi à faire infléchir la Commission sur sa proposition. Nous l'avons dit dès le début, le 2 mai, ce projet de budget est inacceptable. C'est pourquoi nous avons souhaité travailler avec d'autres pays, d'abord au sein d'un premier groupe -constitué de l'Espagne, du Portugal, de la Finlande, de l'Irlande, de la Grèce, et de la France - pour faire en sorte de proposer un mémorandum qui rappelle les ambitions que nous souhaitons porter pour la PAC. Puis nous avons passé beaucoup de temps au téléphone pour tenter de convaincre d'autres collègues européens. Hier encore, juste avant le début du Conseil, nous étions dans les couloirs de la Commission pour aller chercher celles et ceux qui pourraient soutenir notre démarche.

Désormais donc, 20 pays souhaitent et portent une ambition légitime pour la PAC. Une PAC qui soit dotée d'un budget ambitieux, soit équivalent à l'actuel dans une Europe à 27, mais aussi une politique agricole commune qui ne soit pas la variable d'ajustement d'autres politiques, comme le Brexit. Même si nous savons par ailleurs que ces mesures doivent être mises en œuvre.

Vidéo de Stéphane Travert à la sortie du Conseil Agri-pêche du 18 juin 2018

Source : Commission européenne

PAC simplifiée, PAC qui protège, PAC aux ambitions environnementales renforcées… Finalement votre projet semble très similaire à celui présenté par la Commission européenne. Proposez-vous des voies alternatives ou achoppez-vous uniquement sur le budget ?

Notre agriculture est actuellement en transition. Nous devons donc accompagner ce processus. Cependant cela ne pourra pas se faire sans un budget adéquat. Par exemple, on demande aujourd'hui aux agriculteurs de faire de nombreux d'efforts : sur la qualité des produits, sur la réduction de l'usage des produits phytosanitaires, sur le bien-être animal… On leur demande également d'assurer cette transition environnementale dans laquelle tous nos concitoyens sont engagés. Et dans le même temps on viendrait leur retirer ce qui peut leur permettre demain d'assurer cette transition et de faire ce travail ? Pour notre part, nous souhaitons joindre les actes aux paroles, en faisant en sorte d'avoir un projet ambitieux pour tenir nos objectifs et porter notre agriculture vers le haut. N'oublions pas aussi que l'agriculture européenne est confrontée actuellement à la concurrence des pays d'Amérique du sud, du continent australien, océanique et de la Chine. Cela suppose de proposer, à l'intérieur des frontières européennes, une réponse adaptée.

Néanmoins, les États membres se sont fixé de nouvelles priorités (défense – immigration – Brexit), qu'il faudra demain financer. N'est-il donc pas possible de faire mieux en agriculture avec un peu moins d'argent ?

Que souhaitons nous faire de notre agriculture européenne ? Que cette dernière reste et demeure une priorité ? Oui, car l'agriculture est marquée par des enjeux économiques forts. Ce secteur représente de nombreux emplois et impacte directement l'aménagement du territoire. Si en amont il y a effectivement la production, derrière il y a également des entreprises de transformation, des PME, des TPE et toute l'économie de nos territoires, de nos bourgs, de nos villages. L'agriculture entraîne donc tout un pays ! C'est parce que ce secteur a un impact économique fort que nous devons réfléchir afin de trouver les voies et les moyens budgétaires qui permettront de remplir nos objectifs.

La France envisage-t-elle de revoir sa contribution ?

Aujourd'hui, un certain nombre d'États membres ont signalé qu'ils étaient prêts à revoir leur contribution. La France se pose elle aussi cette question et c'est bien normal, mais regardons également ce qu'il se passe autour de nous. Qui demain est prêt à mettre de l'argent frais sur la table ? Qui est en capacité de pouvoir le faire ? Et à quelle condition ? C'est aussi en répondant à ces questions, à 27, de façon claire et précise, que nous pourrons dire s'il est possible avec ce budget de faire fonctionner notre agriculture. La France a clairement dit qu’une augmentation de la contribution ne pourrait s’envisager que si une réelle modernisation des politiques était engagée.

En parlant de compétitivité, ne craignez-vous pas que la proposition de la Commission européenne de redonner davantage de marge de manœuvre aux États membres ne créée une sorte de distorsion de concurrence intra-européenne ?

La France avait dès le départ fixé une ligne rouge. Nous avons indiqué que nous n'accepterons pas de cofinancement sur le premier pilier. En effet, ce dernier doit rester cet élément essentiel de la politique agricole commune, et donc conserver des financements européens. Sur le deuxième pilier en revanche, je pense qu'il est nécessaire que les États puissent bénéficier de souplesse, car l'agriculture est différente aujourd'hui entre un pays comme la France et la Pologne, par exemple.

Quelles différences notez-vous ?

Nous ne sommes pas sur le même type d'agriculture. Nous n'avons pas avancé de la même manière et à la même vitesse. D'ailleurs la France se caractérise elle-même par la grande diversité de ses cultures : l'agriculture en Occitanie est bien différente de celle que l'on peut trouver en Bretagne ou dans la plaine normande. C'est pourquoi je pense aujourd'hui qu'il faut laisser un peu de marge de manœuvre aux Etats membres sur ce deuxième pilier, afin d'adapter l'allocation des fonds et des moyens pour répondre au mieux aux besoins des territoires, des populations et des consommateurs.

Les agriculteurs sont les premiers concernés par cette réforme de la PAC. Aujourd'hui, un grand nombre d'entre eux vit uniquement grâce à ces aides. Ne sommes-nous pas arrivés au bout d'un système ?

C'est tout l'enjeu du projet de loi issu des États généraux de l'alimentation : comment redonner du revenu à nos agriculteurs ? Il faut faire en sorte que demain, à travers la contractualisation, le regroupement en organisations de producteurs, la montée en gamme, l'inversion de la construction du prix, nos agriculteurs puissent mieux gagner leur vie et qu'il y ait une meilleure répartition de la valeur entre le producteur, le transformateur et le distributeur. Et il faut que la PAC puisse accompagner cette transition.

Comment envisagez-vous de redonner de la valeur au travail des agriculteurs français ?

Il faudra également faire en sorte que cette répartition puisse permettre à l'agriculteur - parce qu'il gagnera mieux sa vie - de pouvoir demain investir et donc innover. Faire cela, c'est miser sur des politiques de qualité, c'est diversifier ses modèles de production et donc, à terme, avoir une exploitation plus compétitive qui dépendra moins des aides. L'idée n'est donc pas de dire aux agriculteurs que demain ils devront se passer des aides de la PAC, mais faire en sorte que ces dernières soient ciblées sur des besoins spécifiques et ne constituent pas l'élément principal de leur rémunération.

L'intégralité de l'interview est à retrouver sur le site Toute l'Europe