Les ducs de Villeroy (1735-1768)
©Philippe Roulet/Min.Agri.Fr.

1735. L’Hôtel est vendu par les créanciers de Hogguer. C’est François-Louis de Neufville, marquis d’Alincourt puis duc de Villeroy qui l’achète. Ayant le goût du faste, il demande en 1746 à l’architecte Le Roux d’agrandir le bâtiment par l’adjonction d’un salon circulaire à l’ouest. À sa mort en 1766, son neveu Gabriel-Louis hérite de l’hôtel. Un petit théâtre, aujourd’hui disparu, fut même aménagé au premier étage.

Le nouveau propriétaire de la maison Desmares était un des plus grands seigneurs de la Cour. Issue d’un Secrétaire des finances de Louis XII, la maison de Neufville avait donné un premier maréchal de France qui fut nommé gouverneur de Louis XIV en 1646 et créé duc de Villeroy en 1651. Celui-ci eut pour fils le maréchal de Villeroy auquel ses défaites n’enlevèrent pas la faveur du roi-soleil ; institué gouverneur de Louis XV, il fut pour ce prince un déplorable éducateur et mourut en 1730.

François-Louis était le petit fils de ce dernier. Riche de trois cent mille livres de rente, duc de Villeroy, de Retz et de Beaupréau, pair de France, gouverneur de la ville de Lyon, ainsi que des provinces du Lyonnais, Forez et Beaujolais, brigadier des armées du roi, capitaine de la première compagnie des gardes du corps de S.M. et bientôt chevalier du Saint-Esprit, il occupait donc à Versailles une situation fort en vue.

Si le duc de Villeroy n’avait pas d’enfant, son frère, titré duc d’Alincourt, était mort en 1732, laissant, de son mariage avec Marie-Josèphe de Boufflers, fille du maréchal, un fils prénommé Gabriel ; la maison de Villeroy continuerait donc.

D’après l’ Almanach Royal de 1736, ce fut au cours de cette année que le duc, ayant indemnisé lord Waldegrave, prit possession de son hôtel. Le 29 décembre, il en augmentait les dépendances vers la gauche achetant un terrain de 592 toises (22 ares environ) ; l’étendue totale de sa propriété se trouvait portée à soixante-six ares.
L’enfant qu’on nommait le marquis de Villeroy fut élevé, jusqu’à l’âge de huit ans, par sa mère la duchesse d’Alincourt ; celle-ci étant morte, en 1738, "d’une fièvre maligne", le duc de Villeroy prit en main l’éducation de son neveu et héritier.

En cette demeure qu’aucune femme n’animait, les réceptions étaient rares. Le duc y accueillait ceux de ses proches qui s’intéressaient à l’enfant devenu si vite orphelin, et principalement sa soeur, la délicieuse duchesse de Boufflers, sur laquelle on chantait à Versailles ces trop justes petits vers :

Quand Boufflers parut à la Cour
On crut voir la mère d’Amour :
Chacun s’empressait à lui plaire,
Et chacun...

Mais devenue veuve en 1747 du duc de Boufflers, la soeur de M. de Villeroy renonça aux galantes aventures et devint la digne épouse du maréchal de Montmorency - Luxembourg, la protectrice de Jean-Jacques Rousseau, la reine d’un des lus célèbres salons littéraires du XVIIIème siècle.

Les années passaient et le duc de Villeroy voyait grandir son héritier, qui atteignait quinze ans en 1746 ; déjà il songeait à le marier, pour assurer au plus vite la succession de sa dignité. Mais la disposition bourgeoise de la maison Desmares, qui obligeait les visiteurs à traverser la salle à manger pour accéder à la "salle de compagnie", ne serait pas digne d’un jeune ménage tenu, par son rang, de donner des fêtes à la fine fleurs de la noblesse. En 1746 donc, le duc résolut d’agrandir et d’embellir son hôtel, et c’est à l’architecte Le Roux qu’il s’adressa pour l’accomplissement de ses projets. Il remédia d’abord à la mesquine distribution du rez-de-chaussée en construisant, sur la gauche de l’hôtel Villeroy, un pavillon où fut aménagée une belle salle à manger ovale. Au-dessus, une terrasse avec balcon de pierre augmenta l’agrément du premier étage.

Le duc de Villeroy était à peine rentré dans son hôtel, élégant et confortable maintenant, qu’il choisissait une femme pour son héritier : le 13 janvier 1747, le marquis de Villeroy, âgé de seize ans, épousa Jeanne d’Aumont, née la même année que lui.

Aux fêtes qui suivirent le mariage du jeune marquis de Villeroy, la cour et la ville défilèrent, pour la première fois depuis les obsèques de l’ambassadeur de Hollande, dans l’hôtel de la rue de Varenne ; les embellissements en furent admirés. Le duc de Villeroy n’eut pas la joie de se voir continuer par les enfants de son neveu : l’union du marquis et de Jeanne d’Aumont devait rester stérile.

La marquise de Villeroy, fort instruite, s’intéressait aux poètes et aux acteurs ; elle eut aimé à faire jouer la comédie, mais, tant que vécu l’oncle de son mari, elle ne put satisfaire ses goûts pour le théâtre de société.

Enfin, celui-ci rendit l’âme en 1766, à l’âge de soixante-et-onze ans.

Le marquis Gabriel-Louis de Villeroy, qui possédait depuis 1758 la survivance de la charge des gardes du corps et auquel son oncle avait cédé en 1763, prit aussitôt le titre ducal et, à son tour, entra en fonction auprès de Louis XV.

La nouvelle duchesse ne porta pas longtemps le deuil ; à peine quelques mois plus tard, elle ouvrait toutes grandes les portes de l’hôtel de la rue de Varenne, en réalisant un rêve qu’elle caressait depuis de longues années. Elle imagina de faire entendre chez elle la fameuse actrice Clairon, qui venait de quitter la Comédie-Française.

Après vingt-deux ans de triomphes, Mlle Clairon, croyant défendre l’honneur de ses camarades dans une affaire d’ordre intérieur, avait un soir refusé de jouer. Ce fut, dans la salle, une petite émeute. En punition, Clairon fut enfermée au Fort-l’Evêque. Elle n’y resta que cinq jours, mais, furieuse d’un pareil traitement, elle se retira de la Comédie le 23 avril 1766.
Le départ, à quarante-trois ans, d’une actrice aussi appréciée, désolait les amateurs de théâtre. La duchesse de Villeroy qui, selon la Correspondance de Grimm , "avait une grande tendresse pour Mlle Clairon", convia la comédienne à reparaître sur la scène en venant jouer Ariane dans son hôtel, rue de Varenne.

Mme de Villeroy était ravie de l’importance qu’allait lui donner le rôle de consolatrice d’un grand talent maltraité. La petite scène aménagée au premier étage de l’hôtel ne contenait que cent dix spectateurs, aussi les spectateurs de la cour se livrèrent-ils à mille intrigues pour être admis à entendre, à l’hôtel Villeroy, le chef-d’oeuvre de Thomas Corneille interprété par Mlle Clairon. L’expérience fut plusieurs fois répétée, la comédienne remportait tous les suffrages, tandis que la duchesse avait l’un des salons les plus prisés de la ville.

C’est à la fin de l’année 1768, que fut donnée la dernière représentation dans les salons actuels du ministre de l’agriculture. En effet, le duc de villeroy, qui ne s’entendait pas avec sa femme et s’irritait probablement du goût de celle-ci pour le théâtre privé, avait vendu à Louis XV son hôtel de la rue de Varenne, et le premier écuyer de la reine devait en prendre bientôt possession.

Privée de sa scène particulière, Mme de Villeroy profita de ce qu’elle était fille du duc d’Aumont, premier gentilhomme de la chambre du roi, pour se faire confier l’organisation des spectacles de la cour, lors du mariage de Marie-Antoinette d’Autriche avec le futur Louis XVI, en 1770, et l’expérience acquise rue de Varenne lui permit de remplir cette mission avec honneur.

Dans les premiers temps de la Révolution, elle collaborait aux Actes des Apôtres et à la feuille du Petit Gauthier, journaux où les royalistes s’efforçaient de défendre la monarchie ; néanmoins elle évita la guillotine et ne mourut qu’au début de la Restauration.

Le duc de Villeroy, au contraire, incarcéré comme contre-révolutionnaire bien qu’il n’eut ni émigré ni conspiré, monta sur l’échafaud le 9 floréal an II (28 avril 1794). En lui s’éteignait le nom des Villeroy.

 


Source :
L’hôtel de Villeroy et le ministère de l’Agriculture de G. Mareschal de Bièvre, Lauréat de l’Académie française, 1924.

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