La restitution d'#ImagineAgri par La villa numeris

Que faut-il retenir du Vision Camp #ImagineAgri, organisé par le ministère de l'Agriculture le 21 mars 2017 ? Le think thank La villa numeris revient en détail sur cette journée de réflexion, structurée autour de cinq ateliers de prospective, et dont l'objectif était d’inviter différents acteurs de l’agriculture et du numérique à exprimer des besoins concrets et proposer des solutions pratiques.

Dynamique de l’agriculture connectée

En agriculture, comme dans les autres secteurs économiques, il y a un enjeu fort à collecter et à traiter des données en vue d’en tirer des informations inédites et des modèles innovants, sur la base desquels développer des services nouveaux.

La mise en place d’un portail de données agricoles est un enjeu majeur qui a été identifié dans le cadre du programme « Agriculture-innovation 2025 ». La création de ce portail a fait l'objet d'un rapport confié à Jean-Marc Bournigal, président de l'Irstea, et remis en janvier 2017 à Stéphane Le Foll, ministre en charge de l'Agriculture, et à Axelle Lemaire, secrétaire d'Etat au numérique et à l'innovation. L’objectif de ce portail de données agricoles est de doter l’écosystème de l’agriculture numérique d’un outil propre à accompagner et à accélérer son évolution, contribuant ainsi à renforcer son attractivité.

Le 21 mars 2017, afin de mieux cerner les usages qui pourraient être fait des données numériques, le ministère de l'Agriculture invitait les acteurs de l'agriculture et du numérique à participer à un "vision camp", une journée de réflexion autour du numérique dans l'agriculture.

Animée par David Lacombled du think tank La villa numéris, cette journée, organisée en 5 ateliers, se donnait pour objectif de recenser les besoins et d'établir un ensemble de propositions concrètes propres à illustrer les possibilités d'exploitation du futur portail de données agricoles et en démontrer l'intérêt.

L'ouverture de la journée relayée sur les réseaux sociaux avec le hastag #ImagineAgri

François Moreau, délégué ministériel chargé du numérique, a souligné les enjeux pour le monde agricole : doter l'écosystème de l'agriculture numérique d'un outil propre à accompagner et à accélérer son évolution, contribuant ainsi à renforcer son attractivité.

De son coté, Véronique Bellon-Maurel (Irstea), directrice du département écotechnologie à Irstea, a rappelé que l’agriculture est un des secteurs pionniers de la transition numérique de l’économie française. Au coeur des exploitations, le nombre croissant de capteurs et d’objets connectés, comme les stations météo, les drones, les capteurs aux champs, les puces électroniques ou encore les satellites, rendent visibles cette transformation, avec en corollaire la collecte systématique des données et le développement de technologies d’acquisition massive des données, (y compris de données de haute précision).

Dans cette dynamique, l’objectif du projet de portail de données agricoles est triple :

  • faciliter l’accès à des données agricoles et accélérer par ce moyen les processus de développement de savoirs et de connaissances - notamment pour anticiper les risques climatiques, environnementaux et sanitaires ;
  • étoffer l’offre de services au bénéfice de tout l’écosystème de l’agriculture ;
  • et, à échelle internationale, « optimiser la structuration des démarches à l’export », selon l’expression du ministre de l’agriculture, Stéphane le Foll, venu clôturer la rencontre #ImagineAgri.

Etude : explorer les attentes et appréhender les enjeux de la data agricole

Julie Poidevin, co-fondatrice de l’institut Treize Articles (conseil en stratégie et en innovation digitale), a présenté une étude conduite exclusivement sur les réseaux sociaux avec l'outil Social/P/A: sur une année, (mars 2016-mars2017) l'analyse de plus de 100 000 posts, issus des conversations de 80 flux Twitter, 12 pages Facebook, 9 flux RSS, et 6 chaînes Youtube, a permis d’explorer les attentes des agriculteurs et d’identifier comment une sélection d’agriculteurs, d’experts, médias et institutionnels, appréhendent les enjeux de la data agricole. 

« La data agricole est un sujet émergeant. Sur le corpus analysé, on constate que les posts les plus performants datent du Salon de l’agriculture 2017. Il semble que les agriculteurs ne perçoivent pas le numérique ou la data agricole comme un sujet en soi. Ils n’en ont pas une vision conceptuelle. Ils semblent plutôt s’approprier les solutions concrètes que le numérique porte et la manière dont il impacte leur quotidien », a souligné Julie Poidevin.

L’étude révèle également que sur les réseaux sociaux, les hashtags (mots-clefs) distinguent deux approches :

  • une vision pragmatique correspondant aux usages concrets du numérique dans l’agriculture « #tracteur, #drone, #IoT, #OAD » ;
  • une approche conceptuelle, avec des termes génériques : « #AgTech, #Agriculture numérique, #Bigdata agricole », principalement utilisés par les institutionnels, la Recherche et la Tech.

Les professionnels de l’agriculture s'intéressent à la data agricole via les outils d’aide à la décision, et les échanges de services et de conseils entre communautés agricoles, à l’instar de la page Terre-Net sur Facebook, qui enregistre plus de 16 000 abonnés.

Autre information de cette étude : le dernier salon Innov-Agri a donné lieu à une forte présence des agriculteurs sur les réseaux sociaux : "le YouTubeur star de La chaîne agricole, qui présente les démos de ses tracteurs, le co-farming et la plateforme Agriconomie qui abordent le numérique à travers des usages concrets : test de matériel, plateformes d’échange et d’achats…”.

Pour sa part, l’écosystème startup accompagne ces nouveaux usages professionnels en s’emparant du sujet de la data agricole, comme permettent de le mesurer les hashtags #AgriTech et #FoodTech sur Twitter, ou encore le compte Twitter @pilotersaferme.

Le sujet de la data agricole est en outre traité en tant que tel par les médias de la Tech (Maddyness, Frenchweb…), les Think Tank et les institutions.

Création du portail de données agricoles : acteurs, besoins, enjeux et solutions

La création d’un portail de données agricoles fait apparaître de nouveaux besoins que les secteurs de l’agriculture et de l’agroalimentaire devront prendre en compte ces prochaines années, notamment en termes de recherche, d’accompagnement et de financement.

Se pose également une série de questions relatives à la collecte, la vérification, la protection et la propriété de ces données agricoles (accès, interconnexion, sécurisation, anonymisation, gouvernance des data ).

A cet égard, la mise en place d’un tel outil se heurte à deux visions divergentes de l’agriculture numérique et des enjeux de la data agricole :

  • La première correspond à l’image du domaine clôturé : elle est « fermée » et hiérarchisée, et certains opérateurs conservent la data, la garantissent et en contrôlent la valeur ajoutée.
  • La seconde correspond au champ ouvert : elle est plus horizontale, admet que de nouveaux opérateurs soient appelés à modifier les métiers et les marchés et s'oppose à l'accaparement des données par certains acteurs.

Les cinq ateliers d’#ImagineAgri

Dans son introduction au Vision Camp, Véronique Bellon-Maurel a relevé les principales problématiques qui apparaissent autour de l’agriculture numérique et de la data agricole : réaliser des économies et s'interroger sur de nouveaux modèles de rendement, mieux anticiper et gérer les risques, rester informé en continu et renforcer son expertise, optimiser sa gestion administrative, recréer du lien social autour de valeurs propres à l’agriculture comme le partage et la coopération. Ce constat a donné son architecture à la journée #ImagineAgri, qui s’est articulée autour de cinq ateliers d’une durée de deux heures au cours desquelles des acteurs de l’agriculture et du numérique ont pu joindre leurs retours d’expérience, leurs expertises et leurs idées afin de déterminer les besoins, de relever les enjeux et de projeter des solutions.

  • Atelier agri-économie : Réinventer la chaîne alimentaire, de la production à la consommation

Avec pour leitmotiv « volume, variété, vision », l’agriculture de demain a pour but premier de produire, c’est à dire de nourrir la planète et de fournir les matières premières énergétiques et chimiques destinées aux usages non alimentaires. Tel était l’objet de l’atelier « Agriéconomie : encourager les nouvelles formes de production et de commercialisation » , animé par David Senet (Chef du bureau de l'emploi et de l'innovation au ministère de l'Agriculture, de l'Agroalimentaire et de la Forêt ).

Les préconisations de cet atelier visaient à optimiser l’efficacité dans la gestion au quotidien d’une exploitation, ce qui passe avant tout par l’interopérabilité et la convergence des plateformes numériques, garantissant la fiabilité des données. Il conviendrait de créer des applications mobiles permettant aux utilisateurs d’automatiser la saisie de la donnée dès que possible pour éviter les erreurs et la perte de temps qu’induit la multiplication des saisies. Cela ne va pas de soi, quand on sait que l’accès à certaines plateformes de data agricoles est autorisé moyennant un abonnement.

L’atelier a en outre suggéré de développer les systèmes d’alerte pour concentrer l’intervention sur les actes qui le nécessitent, de permettre aux agriculteurs de gérer de façon collective et spatialisée les ressources (eau, azote, matériel …). Autre idée : faciliter l’accès à l’information en partageant l’évaluation des Outils d’Aide à la Décision (OAD) , par exemple via une sorte de « Trip Advisor » qui porterait sur les décisions de semences et de récoltes. Cet accès à une information partagée sur les décisions technico-économiques permettrait un benchmarking instantané entre pairs dont la taille de l’exploitation est l’activité est comparable.

  • Ateliers Risques : anticiper et gérer les risques sanitaires, environnementaux et climatiques 

Tout en répondant à une exigence de production et de commercialisation, l’agriculture de demain devra réduire son empreinte environnementale, participer à la lutte contre le changement climatique et s’adapter en réalisant la transition agro-écologique. Cet atelier, animé par Jean-Philippe Grelot (chef de projet valorisation des données géographiques et numériques dans le domaine agricole et forestier) évaluait ce défi.

L’atelier a suggéré la création d’une application mobile de suivi de la santé des cultures, à savoir la détection précoce des organismes nuisibles et le partage d'observations entre exploitants. Les participants ont insisté sur l’importance de cartographie des risques en temps réel à large échelle avec suivi des niveaux d’alerte, qui suppose le partage d’observations de terrain à échelle d’une communauté agricole.

Mais, l’agriculteur qui partage les données liées à un phénomène de maladie de ses plantations sur une de ses parcelles, en avertissant d’un risque phytosanitaire, encourt un risque économique. Comment peut-il éviter d’être confronté à ce dilemme ? Autre difficulté : celle de l’échelle d’opérabilité des données. Les risques, climatiques et environnementaux, s’arrêtent rarement aux frontières de l’hexagone. Faut-il imaginer un portail des données agricoles à échelle européenne ?

  • Atelier Usagers : Rester informé en continu et renforcer son expertise et sa gestion administrative

De l’atelier « Usagers : simplifier les démarches et les services », animé par Véronique Mary (correspondante modernisation au ministère de l’Agriculture,) il faut retenir deux propositions fortes : la création d’un service web des données de l’exploitation qui alimente tous les systèmes d’information, privés et publics, qu’utilise l’agriculteur, et la mise en place d’un démonstrateur intitulé « passeport des données », se présentant sous l’aspect d’une solution informatique de gestion du consentement.

  • Atelier Communautés : créer du lien en BtoB et en BtoC

L'atelier « Communautés : créer du lien social et de l’engagement », était animé par Mathieu Moslonka-Lefebvre, chargé de mission "politiques de recherche pour l'agro-écologie". Pour rapprocher producteurs, consommateurs, citoyens, il va falloir former les agriculteurs aux réseaux sociaux « généralistes » Facebook et de Twitter, comme le certifie Vincent Guyot, cultivateur céréalier dans l’Aisne et qui occupe l’espace médiatique en se montrant hyperactif sur Twitter. Favoriser les circuits-courts en BtoC passe en effet aussi par le numérique. Dans le même temps, les outils « territoriaux » (Laboratoires d’Innovations Territoriales, living labs…) favorisent les échanges entre agriculteurs, qui peuvent s’y entretenir de manière transparente et libre sur leurs besoins en main d’œuvre ou en matériel. A été évoquée la perspective d’un blockchain agricole, ce qui permettrait aux agriculteurs d’éviter des plateformes intermédiaires à l'instar de co-farming, une startup de location de matériel à l’heure qui prend une commission sur les transactions.

  • Atelier Savoirs : Former en continu et recruter les agriculteurs de demain

Enfin, pour rester attractif, le secteur agricole devra répondre à des défis humains en créant des vocations, ce qui passe par l’impératif d’offrir des formations initiales et continues adaptées. L’atelier « Savoirs : se former et partager les bonnes pratiques », animé par Cyril Kao (sous directeur de la Recherche, de l'Innovation et des Coopérations Internationales au ministère de l’Agriculture), se demandait comment former les futurs agriculteurs à une utilisation raisonnée du numérique. L’agriculteur de demain devra-t-il être à la fois exploitant, agronome, data scientist qui vérifie lui-même les capteurs délivrant les data, et enfin community manager sur les réseaux sociaux pour s’appliquer à mieux informer, et même cibler le consommateur ?

Quels sont les modèles de dispositifs de « tri » des savoirs, de qualification collective, de validation et de transmission des savoir-faire et des savoirs ? L’atelier a évoqué le cas d’Agrifind lancée en 2017. Cette plate-forme de commercialisation de prestations de conseils en agriculture, avant d’élargir ses services à l’e-learning. Les agriculteurs désireux de partager leurs savoirs et leurs connaissances peuvent s’inscrire sur le site et proposer leurs conseils sous forme de prestations au format libre dans des domaines aussi divers que le machinisme, les productions végétales et animales, la commercialisation et de la gestion des exploitations…

Rapporté à la data, l’enjeu du savoir et des partages des pratiques n’est ni plus ni moins la possibilité pour les agriculteurs de maîtriser les data agricoles, de leur collecte à leur partage en réseaux.

Restitution des travaux et conclusion de Stéphane Le Foll

« Ergonomie », « interopérabilité », « partage », « traçabilité », « confiance » : les mots-clef revenus fréquemment dans les ateliers ont montré que les acteurs de l’agriculture et du numérique concevaient la révolution de la data en lien avec l’idée de progrès. En effet, les débats ont insisté sur l’importance de donner du sens aux usages du numérique, au-delà de l’objectif du rendement. Les nouvelles technologies, la création de nouvelles applications mobiles et la mise en place d’un portail numérique mutualisant les données agricoles ont du sens à condition qu’elles donnent lieu à un plus grand partage des savoirs, des connaissances et des outils de travail

Des échanges en ateliers, il ressort que l’enjeu de l’agriculture numérique en termes de ressources humaines est logiquement le repositionnement des acteurs de l’agriculture sur la chaîne de valeur.

Enfin, la question autour de la protection et de la propriété des données, soulevée dans chacun des ateliers, a mis au jour la difficulté que pose l’exploitation à grande échelle des data agricoles sur un portail national.

En fin de journée, la synthèse de tous ces travaux a été portée à la connaissance du ministre de l'Agriculture

Dans un pays qui consacre près de 10% de la dépense publique de R&D à l'agriculture et à l’agroalimentaire, le rôle du ministère, qui vient d’allouer « 9 millions d’euros sur 7 ans » aux enjeux liés à la data agricole, consiste à « mettre en place une démarche ouverte », a expliqué Stéphane le Foll. Il estime que les « espaces de discussions où les agriculteurs, acteurs du numérique, partagent des expériences, diffusent de la connaissance » représentent un puissant levier d’aide à la profession et permettra même « de conquérir des marchés à l’international ».

Le ministre de l’Agriculture a tenu à s’exprimer sur la façon dont il souhaitait que soit arbitrée la gouvernance du futur portail de données agricoles, réconciliant les deux visions opposées à ce sujet : les données seront mises à disposition sur la plateforme tout en restant la priorité de ceux qui les ont produites : « il faut qu’ils [les agriculteurs] restent maîtres de la gestion et de l’accès à ces données ».