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La protection des sols

Pierre STENGEL Directeur de Recherche , Institut National de la Recherche Agronomique ( INRA ) Je remercie les organisateurs de ce colloque d’avoir pensé à traiter le problème des sols qui, face aux enjeux de l’air et de l’eau, est souvent oublié. Or les sols se trouvent au cur de la relation entre l’agriculture et l’environnement. I. Les sols : un carrefour environnemental Ce carrefour se présente sous trois aspects principaux :

un carrefour hydrologique Le sol est un déterminant essentiel à la fois du bilan hydrique et du régime des eaux. Il intervient à la fois dans le problème d’utilisation de la ressource mais aussi du régime des cours d’eau. Par ailleurs, le sol détermine la qualité de l’eau par l’utilisation des nitrates, des pesticides et des phosphates.

un carrefour bio et géochimique Tous les éléments qui intègrent une composante de la biosphère sont recyclés par le sol. Ceci concerne tous les flux qui vont être dirigés vers l’eau mais aussi vers l’atmosphère.

un carrefour entre la biosphère et la lithosphère

II. Etat des lieux des menaces pour l’environnement Les processus de dégradation des sols sont bien identifiés :

les phénomènes d’érosion et de dégradation physique Ils concernent cinq millions d’hectares, principalement situés dans les zones de grandes cultures et dans les régions exposées du sud-ouest et du bassin du Rhône. Cette dégradation physique superficielle peut entraîner un ruissellement qui va induire un phénomène d’érosion du sol mais également des écoulements boueux dans les réseaux urbains et des inondations des zones construites. La gestion des sols par l’agriculture, son utilisation comme son aménagement sont directement mis en cause par ce problème.

les pollutions durables L’utilisation des boues des stations d’épuration en recyclage agricole crée des pollutions causées par les éléments minéraux comme par les métaux lourds. L’agriculture en tant qu’utilisatrice de métaux comme pesticides traditionnels et par les effluents d’élevage crée des pollutions durables. Elle occasionne également des retombées atmosphériques à travers les engrais phosphatés. Ces dégradations concernent également les matières organiques résultant des changements de culture avec l’abandon des prairies, la simplification des rotations et le remplacement des herbages par des productions de fourrages. Environ 30 % à 50 % des pesticides et des matières organiques sont stockés dans les sols et nous ignorons si ces molécules y sont stockées de manière réversible ou si elles conservent leur pouvoir nocif pour les productions.

les préoccupations biologiques et les menaces sur l’écosystème Il existe des indices convergents de dégradation de l’écosystème mais pour l’instant leur évaluation et leur évolution font l’objet d’un débat scientifique.

Les enjeux ne se réduisent pas à la question des impacts. Le sol redevient en effet une composante essentielle du processus collectif avec le mouvement de désintensification partiel de l’agriculture et les nouvelles préoccupations concernant la qualité sanitaire des aliments et la typicité dont une des composantes est le terroir. La société attend du sol un certain nombre de services écologiques, parmi lesquels le recyclage des déchets et le stockage de carbone. III. Une politique de protection de sols ? Cette démarche suppose au préalable de mieux connaître et surveiller les sols. La France dispose d’une bonne recherche en matière de sols mais elle connaît mal ses ressources et sait mal surveiller leur évolution. Nous nous efforçons de combler cette lacune en partenariat avec le Ministère de l’Agriculture et celui de l’Environnement afin de mieux évaluer la qualité des sols et pouvoir alerter sur ses dégradations. La révolution productiviste se limitait à adapter la technique au rendement agricole. Il est plus difficile pour l’agriculteur de connaître l’impact de son activité sur l’environnement et la pertinence de sa technique de protection des effets des nitrates ou des émissions de carbone. Cette démarche nécessite des outils d’aide à la décision intégrant à la fois les fonctions de production et les fonctions environnementales des sols pour prévenir l’effet de tout usage des sols et pour que la profession agricole apprenne à mieux intégrer les sols dans ses raisonnements. Se pose enfin la question de la nécessité d’une politique spécifique de préservation de la ressource, les sols relevant actuellement d’une réglementation générale et étant intégrés souvent de façon implicite dans les dispositifs de réglementation, d’incitation ou de contractualisation. Il est nécessaire de disposer d’indicateurs scientifiquement fondés et économiquement partagés pour mesurer la qualité des sols et leur pollution. Sur cette base, il s’agit mettre en place des dispositifs contractuels pour la gestion des sols et de modifier substantiellement les comportements. L’intégration d’une expertise sur la qualité des sols dans les baux ruraux et les transactions sur les parcelles pourrait modifier à long terme cette gestion.

Colloque Maîtrise de l’impact des activités agricoles sur l’environnement - Assemblée Nationale, le 17 juin 1999

Des paysages et des hommes

Bernard FISCHESSER Ingénieur en chef de Génie Rural des Eaux et Forêts, Centre National du machinisme Agricole du Génie Rural des Eaux et Forêts (CEMAGREF) Des images de paysages sont projetées par l’intervenant au cours de son exposé. I. Le territoire : un enjeu social Les Français, comme les Européens, souhaitent désormais une croissance plus qualitative et plus humaine. Les analyses récentes prouvent qu’ils placent les actions en faveur du paysage au cur de leurs préoccupations environnementales. En perpétuelle évolution, le paysage français est un patrimoine menacé de banalisation et de dégradation par des pressions économiques et techniques. Miroir d’une société, le paysage constitue un enjeu social, porteur d’une identité territoriale et culturelle, et constitue un atout important pour le développement local. La mondialisation suscite manifestement la territorialité et le besoin d’affirmer son identité. Le paysage constitue par ailleurs un axe porteur d’aspirations partagées et un thème mobilisateur pour déboucher sur un engagement collectif. Nous constatons une évolution des mentalités et des pratiques en matière de gestion d’espace. Des textes comme la loi sur le paysage du 8 janvier 1993 et les lois d’orientations pour l’aménagement et le développement du territoire, les lois d’orientation agricole et leurs décrets d’application traduisent au niveau de l’Etat ce nouvel attachement à des valeurs qualitatives et l’objectif de renouer des liens entre agriculture, territoires et société. Désormais, une convention européenne place les paysages au rang de patrimoine européen. La notion de paysage est complexe. Elle recouvre à la fois l’organisation matérielle d’un territoire et la relation sensible entre l’individu et ce qui l’entoure. Face aux impératifs du monde moderne, il est désormais nécessaire d’employer une gestion volontaire de l’espace pour éviter la banalisation. Nous pouvons ainsi parler de paysage de qualité comme d’une nouvelle production économique. II. Une gestion volontariste et collective du paysage Cette gestion qualitative doit être durable, différenciée, volontariste, justifiée et collective. Plus que la directive et l’obligation, il faut promouvoir l’incitation, la médiation et l’adhésion à un projet collectif sur l’espace. Cette action ne peut se cantonner à quelques sites d’exception et concerne le paysage dans son ensemble. Il ne s’agit pas de figer l’existant mais d’ajuster les paysages dans une modernité respectueuse de leur identité territoriale. Il convient donc d’inventer et de conduire une gestion collective de l’espace dans une modernité constamment reliée à ses racines profondes. Le monde agricole et le monde rural sont directement interpellés par cette préoccupation. 75 % des Français estiment que le paysage est essentiellement fabriqué par les agriculteurs mais 51 % d’entre eux seulement pensent que ceux-ci se soucient d’environnement. En effet, le paysage est essentiellement une revendication citadine. Dans un contexte de rupture culturelle avec le monde agricole et rural et ses pratiques, les citadins considèrent le paysage comme une valeur patrimoniale et une garantie de bien-être physique et mental. Les attentes en matière de paysage sont complexes et souvent contradictoires entre le citadin et l’agriculteur. Les implications et les responsabilités de l’un et de l’autre diffèrent. Pour que leurs centres d’intérêts convergent, il faut l’intervention d’un médiateur. Les politiques publiques, notamment celles conduites par les Ministères de l’Agriculture et de la Pêche, de l’Aménagement du Territoire et de l’Environnement, influencées par l’Union Européenne et les Anglo-saxons, ont déjà joué un rôle déterminant dans l’évolution des mentalités et des pratiques en matière de paysage. L’INRA et le CEMAGREF devant assurer le suivi des mesures agri-environnementales ont pu en faire le constat. La transposition en termes de pratiques agricoles d’une politique soucieuse de l’aménagement du territoire rural implique une nécessaire maturation des esprits et une continuité. Les gestes paysagers réalisés en milieu agricole n’ont de sens et de pérennité que s’ils sont négociés et réfléchis, à la dimension d’un projet collectif de paysage. Ce projet à la croisée des stratégies de sites et des logiques d’acteurs, nécessite la formation de spécialistes du paysage qui font encore défaut dans les services déconcentrés de l’Etat. Les organismes de recherche comme les établissements d’enseignement doivent soutenir cette politique qui doit associer production agricole de qualité et paysage de qualité afin de créer un nouveau contrat social entre agriculteurs et urbains. Le paysage est le lieu d’une nouvelle citoyenneté. Il implique des responsabilités, une solidarité et une conscience patrimoniales. Pour le premier pays touristique du monde, réputé pour la qualité de ses produits, la campagne de demain sera de plus en plus une construction sociale. François GROSRICHARD Existe-t-il une école nationale du paysage ? Bernard FISCHESSER Oui, des enseignements dans ce domaine sont notamment dispensés à Versailles, Bordeaux et à l’Institut national d’horticulture à Angers. François GROSRICHARD La France est-elle en avance dans ce domaine ? Bernard FISCHESSER Non. Nous étions très en retard par rapport aux Anglo-saxons, qui étaient à l’origine de cette idée de paysage. Cependant des efforts manifestes ont mis le paysage à l’ordre du jour en France.

Colloque Maîtrise de l’impact des activités agricoles sur l’environnement - Assemblée Nationale, le 17 juin 1999

Un bilan contrasté, des responsabilités partagées Table ronde

Lionel BRARD, Président d’honneur de France Nature Environnement (FNE) Sylvie DI GRACIA, Vice-Présidente du Centre National des Jeunes Agriculteurs (CNJA) René QUEMERE, Président de la Chambre d’Agriculture du Finistère Maurice REVEILLERE, Président de la Chambre d’Agriculture du Maine-et-Loire La table ronde est présidée par Roland CARRAZ, Député de Côte d’Or, Président du groupe Eau de l’Assemblée Nationale et animée par François GROSRICHARD, Journaliste, Le Monde. Roland CARRAZ Monsieur Quéméré, qui est responsable ? René QUEMERE Toute activité humaine et économique a des conséquences sur l’environnement. Dans le Finistère, nous recensons 13 000 exploitants, 20 000 actifs dans l’agriculture et 60 000 emplois dans l’agroalimentaire, soit 20 % des emplois du département. François GROSRICHARD La création d’emplois s’est-elle effectuée au détriment du patrimoine collectif, à savoir le paysage et l’eau par exemple ? René QUEMERE Cette activité économique très développée en Bretagne a eu des conséquences nocives sur l’environnement mais nous avons mis en place certaines actions et nous sommes sur la bonne voie. Roland CARRAZ Votre collègue du Maine-et-Loire partage-t-il votre point de vue ? Maurice REVEILLERE L’agriculture a sa part de responsabilité. Mais il s’agit d’un phénomène collectif. Nous avons par exemple mis en place une action volontaire de récupération d’anciens bidons de phytosanitaires dans notre département. Cette action nous a permis de recueillir 60 tonnes de produits non utilisés en quatre jours. L’action PHYTOMIEUX est bien accueillie par les agriculteurs qui sont aussi sensibles que les urbains aux paysages. Ils ont conscience qu’après l’impératif de production, la société a une autre attente et sont prêts à y répondre comme le montre le succès de la mise aux normes des bâtiments d’élevage. Les agriculteurs sont décidés à améliorer le cadre de vie. Roland CARRAZ En ce qui concerne le paysage, il serait utile d’intégrer l’histoire et notamment le travail effectué par l’Ecole des Annales et Marc Bloch sur ce sujet. Lionel BRARD L’exigence de sécurité alimentaire et environnementale est aussi un facteur de développement et de création d’emplois. Or 60 000 emplois agricoles sont supprimés chaque année. Si la responsabilité est partagée, le citoyen, le consommateur et les pouvoirs publics ne savent pas aujourd’hui reconnaître et donc rémunérer les bonnes pratiques agricoles et les services respectueux de l’environnement. Roland CARRAZ Sylvie Di Gracia, pensez-vous que le paysage et la préservation de l’environnement peuvent être au centre du bon travail agricole évoqué par Lionel Brard ? François GROSRICHARD Les jeunes agriculteurs du CNJA veulent-ils rompre avec le modèle agricole des années 60 ? Sylvie DI GRACIA Je rejoins tout à fait Lionel Brard sur cette notion de contradiction entre le vécu des agriculteurs et la société actuelle. La société connaît des mutations profondes. Elle exprime d’autres attentes que la consommation ou la production, par exemple la gestion de l’environnement ou la qualité des produits. Nous relevons donc une contradiction entre cette évolution et la réglementation. La loi d’orientation agricole prend en compte la nécessité défendue par le CNJA de renouveler les générations d’agriculteurs grâce à des mesures en faveur de l’installation, ainsi que les notions de produits et de territoires dans les Contrats Territoriaux d’Exploitation. En revanche, Agenda 2000 et la Politique agricole de Bruxelles ne font que renforcer le caractère productiviste de l’agriculture. Ce système mis en place depuis 1992 accentue l’écart entre les attentes tant des agriculteurs que des citoyens et celles de Bruxelles dans la mesure où la pratique des agriculteurs n’est pas reconnue et que seules la notion de surface et les quantités prévalent. François GROSRICHARD Pourquoi les agriculteurs ont-ils mal accueilli la notion de jardiniers de l’espace ? Sylvie DI GRACIA La configuration actuelle d’Agenda 2000 est directement liée à des enjeux internationaux liés à l’Organisation Mondiale du Commerce, visant avant tout la libéralisation des marchés. L’agriculture est gérée par des décisions politiques européennes et internationales. Il est nécessaire qu’elles prennent en compte la particularité de ce secteur et ne la limitent pas à une fonction de production. Cette démarche suppose aussi une moralisation des pratiques industrielles, notamment en ce qui concerne les boues des stations d’épuration. René QUEMERE L’objectif de la loi d’orientation est justement de signer un nouveau contrat entre la société et son agriculture, afin de permettre aux agriculteurs de promouvoir la qualité alimentaire et la protection de l’environnement. Les agriculteurs se sont déjà engagés dans cette voie dans notre département. Lionel BRARD C’est un véritable défi pour le milieu agricole. La vieille sympathie de la société pour le monde paysan n’est pas une " ressource fossile " et doit être renouvelée à l’occasion de la loi d’orientation et par l’ouverture du monde agricole au reste de la société civile. Cette ouverture doit être réelle et correspondre à une vraie volonté politique, l’agriculture étant encore perçue comme une forteresse et une corporation fermée. Cette loi implique que le monde agricole participe aux instances de concertation sur l’environnement. Mais la réciprocité doit être vraie. Jusqu’à une date encore récente, nous n’avions quasiment aucune participation institutionnelle du monde agricole. René QUEMERE Nous ne vivons pas dans un monde idyllique mais nous notons une évolution des comportements des agriculteurs. Tout reste à construire. Il nous faut absolument passer d’un monde de confrontation entre les agriculteurs et les citoyens à une relation d’écoute réciproque et de dialogue, l’objectif final étant de replacer l’agriculture en phase avec la société. Lionel BRARD Ce n’est pas l’écologie associative qui a lancé ce concept de jardinier de la nature. Nous n’avons jamais demandé aux agriculteurs d’être autre chose que des chefs d’entreprise responsables, intégrant la valorisation environnementale dans leur compte d’exploitation. Il y a aujourd’hui une véritable opportunité de contrat avec les agriculteurs et les associations de consommateurs afin de faire en sorte que notre participation aux Contrats Territoriaux d’Exploitation soit effective. Si le monde agricole souhaite une ouverture à la société civile, il faut que nous puissions participer à la mise en place de ces structures et à la définition des orientations. Roland CARRAZ Au terme de ce débat, je suis un peu surpris que la responsabilité des élus n’ait pas été évoquée. Par ailleurs, aujourd’hui, l’agriculture est confrontée à différents enjeux.

  • Les agriculteurs sont essentiels à la vie économique de notre pays et doivent vivre dans des conditions normales.
  • L’agriculture doit continuer sa mission historique qui consiste à nourrir la population et permettre la création d’emplois mais elle a aujourd’hui de nouvelles missions notamment paysagères.
  • La relation entre l’agriculture et la nature est historiquement difficile : notamment au travers de la déforestation et de la conquête de l’espace dans le passé, l’agriculture a induit des déséquilibres naturels tout aussi puissants que ceux observés actuellement.
  • L’agriculture est insérée dans un système de fonctionnement général social, économique et politique et l’environnement peut également être créateur d’emplois. Il faut donc regarder tous ensemble vers l’avenir pour rompre avec le modèle productiviste que nous condamnons tous aujourd’hui. Vos interventions ont démontré une volonté de responsabilité partagée et de travail collectif en ce sens.

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