Isabelle Mangeot, productrice de Côtes de Toul
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© Floriane.Ravard/CGA

Isabelle Mangeot dirige une exploitation de vin au cœur de la Lorraine, dans les terres de l'AOC Côtes de Toul, qui s’étend sur un axe nord-sud de 20 km à l’ouest de la ville de Toul. À lui seul, le Domaine Regina produit plus de 120 000 bouteilles chaque année. Portrait.

Tout ici fait exception, à ce qu’on m’a dit… Pour commencer, vous n’êtes pas née dans les vignes, et le vin est pour vous une 2e vie.

Isabelle : Avant de rencontrer mon mari Jean-Michel en 1995, je ne buvais que de l’eau ! Nous étions alors tous les deux informaticiens dans une multinationale du pneumatique. Fils d’agriculteur, lui, ressentait très fort l’appel de la terre. Il était irrésistiblement attiré par la viticulture et la vinification.

Oui, mais ça c’était son envie à lui… vous qui ne buviez alors que de l’eau, qu’est-ce qui vous a fait basculer vers la viticulture ?

Le contexte économique m’y a encouragée, car notre entreprise licenciait… mais l’aventure du Domaine Regina, j’y suis avant tout allée par amour pour Jean-Michel. Au départ, c’était un hobby, une démarche intellectuelle. En 1997, nous avons loué 1,76 hectares dont nous nous occupions parallèlement à nos emplois. Nous avons tout appris dans les livres et par nous-mêmes. Pas d’école, pas de stage, que de la passion, et de l’information tout azimut.

Et de fil en aiguille, vous avez créé ce beau domaine. Tout simplement ?

Oui, ça a l’air simple, dit comme ça. Mais rien ne l’a été. On louait de plus en plus de superficie, et on avait envie de vinifier nous-même, chez nous. Ça a été possible à la fin des années 90', quand on a racheté cette ruine de maison vigneronne. Derrière la façade de cette maison de 1822, les murs étaient écroulés.

Vous avez rebâti cette habitation, constitué votre vignoble, et appris la vinification ?

Oui, tout ça en mettant au monde nos jumeaux qui sont arrivés en 2002. On a loué et acheté des vignes, arraché, planté… et vinifié 17 cuvées chaque année. Les clients ont vite été au rendez-vous, c’était encourageant. Moi, j’étais la petite fourmi « invisible », Jean-Michel vinifiait en solo, et on s’est même lancé dans la conception de nos propres levures, en 2014. Tout roulait…

Jusqu’au début de l’année 2015, où tout a basculé.

Oui, Jean-Michel a été emporté en quelques mois par un cancer. Tout est allé très vite, et il nous a quittés en juillet. J’ai dû faire face à la douleur, pour nos jumeaux alors âgés de 13 ans, Lorraine et Baptiste, et pour notre rêve à poursuivre, le Domaine Regina.

Vous avez fait plus que « faire face », vous vous êtes emparée avec force et courage de cette cruelle épreuve.

Oui, quelques semaines après le décès de Jean-Michel, il a fallu vendanger, et surtout vinifier. Dans le village, tout le monde pensait que j’allais vendre. Mais avec l’aide de Vincent, notre chef de culture venu en renfort pendant la maladie de mon mari, et avec notre jeune apprentie, on y est arrivé !

Mais vous n’aviez jamais conduit les vendanges, ni vinifié ?

J’ai passé beaucoup de temps à me documenter dans des ouvrages sur la vinification mais tout n’est pas écrit dans les livres. J’ai aussi énormément questionné mon oenologue-conseil dans un grand laboratoire alsacien. Il m’a aidée à aller là où je voulais aller. Il m’a aussi rassurée dans mes moments de doute et a répondu à mes nombreuses questions pour être autonome aujourd’hui. Pour les vendanges 2015, l’apprentie a vinifié les blancs, mais j’ai tenu à faire moi-même les cuvées rouges.

La fameuse Cuvée du Bâtisseur 2015, en hommage à Jean-Michel… qui a obtenu une médaille d’Or au Concours Général Agricole en 2017. Quelle récompense !

Oui, ça m’a rassurée. Mais celle qui m’a vraiment bouleversée, c’est la médaille d’Or obtenue pour le Côtes de Toul blanc 2016, que j’ai vinifié à partir de nos propres levures.

De petite fourmi de l’ombre, la femme du bâtisseur est devenue une grande vigneronne…

J’y mets toute mon énergie, en tout cas. Je suis de caractère pugnace, une combattante. Rien n’est facile, mais j’y crois, je m’engage corps et âme. Ma force et mon courage, je les puise dans les yeux de mes enfants.

Plus d'information sur le Domaine Regina.

Le Domaine Regina vu par...

Vincent, chef de culture : « Je suis arrivé en renfort au Domaine Regina en 2015, juste avant le décès de Jean-Michel, en charge de la culture des vignes. Je venais d’essuyer un échec économique sur ma propre exploitation... C’est une patronne merveilleuse, et je fais de mon mieux, comme si c’était chez moi. Ça me répare de mon échec aussi, et on avance, ensemble. »

Lorraine, sa fille de 15 ans : « Maman est d’une force incroyable. Elle s’implique, elle ne lâche rien, elle travaille sans faillir, jour et nuit. Les papiers, les grandes décisions, la vinif’, la commercialisation, elle s’occupe de tout. Et quand elle ne sait pas, elle s’informe à fond, avant de décider et de faire. Je suis fière, tellement fière… et bien décidée à être à fond à ses côtés pour faire vivre le Domaine Regina ! »

Isabelle Mangeot a remporté le Prix d'Excellence du Concours Général Agricole en 2018 pour la catégorie vins de Lorraine.

L'alcool est dangereux pour la santé. A consommer avec modération.

Cet article est un extrait du MOOK édité par le Concours Général Agricole - texte : Floriane Ravard