Génération wwoofers

A la ferme d’Esméralda, la vie rime souvent avec partage et échange. Une ferme bio un peu à part, au beau milieu du Calvados, que les passionnés de nature prennent d’assaut dès les premiers beaux jours. Gîte et couvert contre travail volontaire : le wwoofing est né.

© Pascal Xicluna / Min.agri.fr
Au cœur du pays d’Auge, Lucile et Nicolas, installés à quelques kilomètres de Livarot et de ses fromages accueillent des wwoofers. En plus clair, des travailleurs volontaires qu’ils hébergent et nourrissent. « Chacun fait à son rythme et selon ses capacités, ce n’est pas un contrat de travail  », tient à préciser Lucile. A 35 ans, cette jeune femme sait ce qu’elle veut et n’aime pas le terme d’exploitant : « Je n’exploite personne, ni les hommes, ni les animaux ! » Et c’est vrai que sa ferme est assez différente d’une exploitation agricole classique. Installée à titre principale en vaches allaitantes bio, Lucile évoque sans prétention son petit domaine de quinze hectares, sur lequel vivent cochons, poules, chèvres, vaches, chien, chat, enfants … Et c’est sans compter les wwoofers qui affluent depuis le mois de juin : « Je reçois environ six demandes par jour. Du retraité aux jeunes étudiants fauchés, en passant par l’ultra-citadin ou les ruraux, avides de découvrir une nouvelle façon de pratiquer l’agriculture », explique-t-elle.

Ce jour-là, Lucile et Nicolas ont en pension deux jeunes wwoofers de 21 ans. Jamie, londonien, étudiant en médecine, détonne au milieu des vaches. John, américain, passionné de philosophie et de littérature, donne l’impression d’avoir toujours été là. Les deux jeunes connaissent le programme par cœur. À 8 heures, il faut nourrir les chèvres, changer leur eauet les traire. « Traire une chèvre ne s’invente pas. Lucile nous a dit qu’il fallait 15 jours au moins pour perfectionner la technique de la traite. Au bout de 3 semaines, je commence à me débrouiller », explique John. Après ça, tout le monde passe au petit-déjeuner. « Jim, un australien, nous a appris à faire du pain au levain. On en est tous fou : Nicolas en prépare un par jour ! » Quelques tranches de pain maison plus tard, il est grand temps de sortir les chèvres. « Elles restent dehors toute la matinée. Et on les ressort l’après-midi.  » Ce sont les wwoofers qui les emmènent au champs. Pendant qu’elles se nourrissent de ronces, Jamie et John débroussaillent : « Le travail est plus compliqué quand elles sont là, elles nous empêchent souvent d’avancer », raconte Jamie.Forts d’une expérience de wwoofing en Australie il y a quelques années, Lucile et Nicolas savent parfaitement accueillir leurs hôtes : « Il y a autant de wwoofing qu’il existe de fermes. J’adapte le travail en fonction des wwoofers que je reçois. Jim, menuisier, nous a construit des murs dans la maison, une clôture. Alors que Jamie et John ne sont pas vraiment bricoleurs...  », explique Lucile, avant d’ajouter « Jamie a la phobie des poules et redoute les vaches. Je ne vais donc pas lui confier le troupeau... c’est mauvais autant pour lui que pour les animaux !  » Les chèvres de Lucile reçoivent, en revanche, toutes les attentions. « J’ai récemment accueilli deux américaines qui sont tombées amoureuses de mes chèvres. Elles ne s’occupaient que d’elles, et ne parlaient que de ça. A leur retour, elles ont convaincu la ferme familiale d’en adopter !  »

© Pascal Xicluna / Min.agri.fr
Les motivations des wwoofers sont diverses : au-delà de l’aspect financier, les volontaires cherchent à découvrir une autre façon de vivre. C’est parfois un choc culturel. Le wwoofing participe à la rencontre de deux mondes : « Nous ne sélectionnons pas nos wwoofers. Je dis oui à chaque demande tant qu’il reste de la place. Nous rencontrons ainsi des personnes venant de tout horizon. Hier Jamie et John ont eu une discussion houleuse sur l’autorité. Ils n’ont pas reçu la même éducation. Jamie a été entraîné à la ’Kids Army’ tandis que John est plus proche de l’éducation que je donne à mes enfants. Tout le contraire ! »

Durant le déjeuner, Jamie fait l’apologie du wwoofing : « Ici, on ne travaille pas : on débroussaille, on coupe, on trait, on jardine mais toujours avec plaisir.  » « Je l’ai payé pour qu’il dise tout ça », plaisante Lucile. On pourrait la croire car le travail ne manque pas à la ferme d’Esméralda. Pourtant, Lucile et Nicolas ne s’en font pas. Ils accomplissent le rêve d’une vie. 10 ans qu’ils cherchent un terrain agricole, ils ont trouvé leur paradis. Qu’importe l’état des lieux, qu’importe la charge de travail. Ils n’ont pas attendu autant pour angoisser au moindre imprévu. Chez eux, le temps semble suspendu. Enfants, chien, chat, wwoofers, chèvres, cris… tout se bouscule joyeusement, dans une maison teintée d’humanisme, d’amour, de sentiments moraux mais pas moralisateurs. Le wwoofing ne consiste pas seulement à traire vaches ou chèvres, cueillir quelques mûres pour les confitures, réparer une clôture ou débroussailler un champs... Plus qu’une simple expérience à la ferme et un logement gratuit, c’est d’abord un échange humain, une preuve que des notions comme la tolérance ou la confiance existent encore.

Le wwoofing qu’est-ce-que c’est ?

WWOOF vient de l’anglais World-Wide Opportunities on Organic Farms. Le Wwoofing désigne l’accueil de personnes au sein d’une exploitation agricole, dans un but de découverte du mode de vie des agriculteurs. Il s’assimile à des vacances actives à la campagne, permettant à la personned’accompagner l’exploitant dans certaines de ses activités, en dehors de toute relation de travail. Ce mode de découverte de la vie à la ferme, entre initiation et loisir, ne relève en rien des règles applicables au contrat de travail salarié. En revanche, toute fourniture d’une prestation de travail par le wwoofer ayant comme contrepartie une rémunération sous une forme quelconque, fût-elle en seuls avantages en nature, gîte et couvert, et dans un rapport de subordination de l’hôte (intervention de l’hôte dans l’exécution du travail, exercice d’un droit de contrôle et de direction sur le woofer) serait constitutive d’une relation salariale. Dès lors, la relation devrait être requalifiée en contrat de travail, avec les conséquences y afférentes en matière de droit du travail et de la sécurité sociale.


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Et si on partait faire du wwoofing ?

24/06/2011
Reportage à la ferme d’Esméralda, au cœur du Pays d’Auge : Une ferme bio un peu à part, au beau milieu du Calvados, que les passionnés de nature prennent d’assaut dès les premiers beaux jours. Gîte et couvert contre travail volontaire : le wwoofing est né.

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