Charlotte Desmares, de la Comédie-Française (1724-1726)

1724. Sur un terrain vague du faubourg Saint-Germain dépendant de l’hôtel de Rothelin où il habitait (actuel ministère de l’industrie), le banquier suisse Hogguer fait construire un petit hôtel par l’architecte Debias-Aubry, pour l’actrice de la Comédie française Charlotte Desmares.

Née en 1682 à Copenhague, où son père faisait partie des comédiens français de la Cour, Charlotte Desmares eut comme parrain et marraine le roi et la reine de Danemark. Elle appartenait à une famille distinguée ; son bisaïeul avait été président au Parlement de Rouen, mais le fils de celui-ci, s’étant mésallié, fut déshérité et se vit forcé de gagner sa vie, tandis que les deux enfants issus de cette union désapprouvée, Nicolas et Marie Desmares, entraient au théâtre de Rouen. Leur talent leur valut bientôt d’être appelés sur de plus vastes scènes. On a vu la faveur que témoignaient au premier les souverains de Danemark ; la seconde s’illustra sous le nom de "la Champmeslé" ; Racine, dont elle incarnait merveilleusement les héroïnes, éprouva pour elle une passion qui fut partagée, et Boileau l’immortalisa par ces vers :

Jamais Iphigénie en Aulide immolée,
Ne coûta tant de pleurs à la Grèce assemblée
Que, dans l’heureux spectacle à mes yeux étalé,
En a fait sous son nom verser la Champmeslé.

Rappelé à Paris par sa soeur, Nicolas Desmares entrait en 1685 à la Comédie Française, où il réussit dans les rôles de paysan, et la petite Charlotte sa fille, dressée par de tels maîtres, put, dès l’âge de huit ans, paraître avec succès devant la rampe. Elle avait de qui tenir, car elle était également, par sa mère Anne d’Ennebault, l’arrière-petite-fille de Montfleury, ce fameux acteur mis en scène dans Cyrano de Bergerac par Edmond Rostand ; aussi, en 1698, quand mourut la Champmeslé, résolut-elle de la remplacer ; débutant à seize ans, le 30 janvier 1699, Charlotte Desmares obtint de si vifs applaudissements que, trois mois plus tard, elle était "reçue" dans la troupe pour les emplois de sa célèbre tante : dès lors, elle fut tour à tour l’Hermione d’ Andromaque ou l’Emilie de Cinna , atteignant, dit Voltaire, "la perfection du tragique". En même temps, Charlotte s’essayait aux rôles comiques, où elle excella, et devenait la Lisette du Légataire universel ou la Néréine du Curieux impertinent .

Elle avait une figure délicieuse, un jeu exquis dans les tragédie, une gaité folle dans les comédies. Elle est regardée à juste titre comme l’une des plus célèbres actrices de notre théâtre.

Sa beauté, tant de réussite en des genres si opposés, lui attiraient une foule d’admirateurs, et, toute jeune, elle leur abandonna généreusement ses charmes. Le Grand Dauphin, fils de Louis XIV, eut pour elle une fantaisie vite satisfaite. Dans la fleur de ses dix-huit ans, Charlotte retint plus longtemps un prince cependant fort gâté par les femmes :

Philippe d’Orléans, neveu du grand roi. Le futur Régent de France, jeune alors, l’entretint plusieurs mois et eut d’elle, vers 1700, une fille que, tout d’abord, il ne voulut pas reconnaître, mais qu’il entoura de soins, la faisant appeler "Angélique de Croissy" lui donnant une excellente éducation.

Le 17 septembre 1718, le Régent unissait "Mlle de Croissy" à un officier de sa maison, le comte de Ségur. Il semble que, en considération du mariage de sa fille, Mlle Desmares aurait dû quitter le théâtre ; mais elle n’avait que trente-six ans et parvenait à l’apogée de sa réputation : le courage lui manqua. Pendant trois années encore, elle continua de recueillir, à la Comédie Française, les applaudissements des Parisiens, tout en affichant de multiples liaisons.

Un de ses plus passionnés adorateurs se nommait Antoine Hogguer, baron de Presles, conseiller au Conseil royal de commerce de Suède. C’était le plus jeune des frères Hogguer, banquiers suisses du canton de Saint-Gall, qui, de 1704 à 1708, avaient avancé des sommes énormes à Louis XIV pour les besoins de ses armées.

En 1720, ce prince de la finance était si épris de Charlotte Desmares qu’il songeait à la prendre pour femme, malgré ses aventures galantes. Toutefois, des créanciers inquiets épiaient déjà ses moindres gestes et il recula devant le scandale d’une telle union. De son côté, Mlle Desmares sentait, enfin, son coeur se fixer : elle vouait à Hogguer un amour qui devait durer jusqu’à son dernier souffle et comprenait que son passé s’opposait à leur mariage.

Antoine et Charlotte, en conséquence, se jurèrent de vivre désormais l’un près de l’autre sans que le lien conjugal fut noué entre eux. Mais, belle-mère d’un comte de Ségur, l’actrice ne pouvait pas quitter son logis de la rue du Batoir (aujourd’hui rue Serpente) pour habiter publiquement avec le banquier dans sa maison de la rue du Temple...

Cette situation allait donner naissance à l’hôtel attribué de nos jours aux Ministres de l’Agriculture...

M. Hogguer avait acquis en 1713, du marquis de Rothelin, la résidence actuelle des Ministres du Commerce, au numéro 101 de la rue de Grenelle.

Les dépendances de cet immeuble comprenaient un terrain vague s’étendant jusqu’à la rue de Varenne, le long des murs du parc de l’hôtel de Castrie. Hogguer imagina de concéder cet emplacement à Mlle Desmares pour la durée de sa vie ; elle y bâtirait, aux frais de son amant, une maison qui communiquerait, par les jardins, avec l’ancienne demeure du marquis de Rothelin. De cette façon, le tendre banquier,venant habiter son hôtel de la rue de Grenelle, et la jolie actrice, s’établissant dans sa maison de la rue de Varenne, sembleraient ne garder rien de commun, alors que, par la petite porte mitoyenne, ils auraient secrètement accès l’un chez l’autre, à toute heure du jour et de la nuit...

D’importants problèmes financiers vinrent inquiéter Antoine Hogguer, un arrêt du Conseil du 28 octobre 1726, intervenant après beaucoup d’autres, allait nommer des commisssaires pour procéder à la liquidation des dettes du baron. De son côté, Charlotte, ne pouvant régler les factures de ses fournisseurs, devait prendre avec eux de pénibles arrangements. Au début de l’année 1726, les deux amants se virent contraints d’abandonner leurs confortables demeures parisiennes, pour en tirer des revenus dont le montant servirait à faire patienter quelques plaignants.

L’actrice témoigna au banquier en déconfiture un dévouement qui fut admiré, et l’on sut bientôt qu’ils s’en allaient vivre en commun, mais retirés du monde, à Saint-Germain-en-Laye.

Mlle Desmares n’avait joui que pendant deux années de l’hôtel bâti pour elle par Antoine Hogguer.

En 1746, elle fut obligée de vendre son mobilier. Elle est morte ruinée pour avoir voulu soutenir Hogguer. Elle loua sa maison de la rue de Varenne, son futur propriétaire sera Messire Wilhem Borcel.

 


Source :
L’hôtel de Villeroy et le ministère de l’Agriculture de G. Mareschal de Bièvre, Lauréat de l’Académie française, 1924.