Big Data : "Oui, nous changeons de modèle agricole !"
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© Pascal Xicluna/Min.Agri.Fr
Rencontre avec Jean-Marc Bournigal, président d'IRSTEA, chargé par le ministre de l'agriculture de mettre en œuvre un portail numérique de données agricoles, prévu pour 2017.

Jean-Marc Bournigal, président de l'Institut national de recherche en sciences et technologies de l'environnement et l'agriculture (IRSTEA) a été missionné par le ministère de l'Agriculture en mai 2016 pour la mise en œuvre d'un portail numérique de données agricoles suite aux recommandations formulées dans le rapport « Agriculture Innovation 2025 ».

Certains voient l'arrivée du numérique dans l'agriculture comme la troisième révolution agricole après la découverte de l'assolement au XVIIe et l'arrivée de la mécanisation et de la chimie au XXe siècle. Etes-vous d'accord ?

La numérisation de l’agriculture fait émerger ce que les Californiens appellent la « disruption » : cela peut apporter beaucoup pour l'agriculture tout en remettant en cause son organisation actuelle. Aujourd'hui, les agriculteurs sont coincés dans un modèle entre l'amont et l'aval qui capte joyeusement la valeur ajoutée. Demain, la valorisation des multiples données existantes permettra l’émergence de nouveaux services, de nouveaux outils d’aide à décision accompagneront les agriculteurs dans la conduite de leurs exploitations, la puissante traçabilité permise par ces données géolocalisées ouvrira à l'agriculteur d'autres possibilités de valorisation et de contractualisation. Les relations de l'agriculteur à sa banque, son assurance, sa coopérative ou sa chambre d'agriculture seront bouleversées.

Oui, nous changerons de modèle agricole, à l'image des bouleversements à l'œuvre dans notre vie quotidienne, et « l'uberisation » des secteurs économiques : l’apparition de nouveaux services, la désintermédiation des systèmes, l’essor de la robotique heurtent profondément l'ordre établi et bouleverse la chaine des valeurs.

Quel type d'agriculture cette révolution numérique accompagnera-t-elle ?

Aléas économiques, sanitaires et climatiques... L'agriculteur doit produire plus et mieux dans un contexte de plus en plus incertain. Le nombre de paramètres à surveiller et à maîtriser croît : l’agro-écologie complexifie les itinéraires techniques! Les TIC et la robotisation croissante des exploitations accompagnent cette transition écologique. Les outils d’aide à la décision basés sur des modèles prédictifs nourris par le big data l'alerteront sur les problèmes de son bétail ou de ses champs et ses agroéquipements l'accompagneront avec une incroyable précision pour apporter la bonne dose au bon endroit au bon moment - qu’il s’agisse d’eaux, d’engrais ou de traitements. Ces outils possèdent une capacité d'apprentissage phénoménale grâce aux données… Tant que toutes ces données sont partagées par le plus grand nombre !

En quoi la disponibilité de ces données, de ce « big data », est un enjeu pour l'agriculture ? Doit-on et peut-on protéger les données de l'agriculteur ?

Les millions de données produites chaque jour sur les exploitations agricoles avec la multiplication des objets connectés sont aujourd'hui déjà partiellement captées par les différents acteurs du monde rural aussi variés que les centres de gestion, les chambres d'agriculture, les coopératives, les tractoristes, les agrochimistes, les semenciers…

Pour que ce big data soit au service de l'agriculteur, il faut rendre les données accessibles au plus grand nombre dans une logique d’innovation ouverte qui favorise l'émergence de start-up et de nouveaux opérateurs !

Le risque est aujourd'hui que les données ne soient captées que par quelques uns et qu'ils exercent leur monopole, comme peuvent le faire les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) avec Internet. L'enjeu est d'importance à l'heure où « les grands groupes » (Monsanto, Google…) se positionnent dans le secteur agricole pour truster les bases de données à leur seul profit. Si ceux qui vendent produits, outils, services ou conseils proposent leurs outils d'aide à la décision issus des données collectées, ils risquent de capter l'ensemble de la valeur et lier l'agriculteur à des modèles prédéfinis. Cette situation de monopole ne favorisera pas l'avenir de la diversité des modes de production agricole française. Le big data doit profiter à toutes les agricultures et aux agriculteurs !

Comment organiser la mise à disposition de ces données ?

La valeur intrinsèque d'une donnée est très faible, l'agriculteur n'est pas assis sur « une mine d'or », c'est le partage qui lui donne son intérêt et génère de la valeur ! Les données extraites d'un hectare de tournesol n'ont aucun intérêt, mais compilées pendant plusieurs années sur l'ensemble de la surface de tournesol française elles génèreront des services immenses pour l'agriculteur !

Les données doivent être mutualisées, avec des droits et des garanties sur la façon dont elles vont être utilisées. Il leur faut un cadre pour les protéger, les anonymiser et les rendre disponible au plus grand nombre… C'est toute l'ambition portée par la création d’un portail de données agricoles pour l'innovation ouverte.

En quoi va consister le projet de portail des données agricoles ?

Le portail pourrait être lancé au deuxième semestre 2017. Bien que la réflexion ait été initié par les pouvoirs publics et qu’il existe de très nombreuses bases de données publiques ou parapubliques ayant vocation à être ouverte comme le prévoit la législation, le véritable enjeu réside dans la volonté des agriculteurs de maitriser l’utilisation de leurs données et d’en garantir leur valorisation à leur service ce qui plaide pour un portail géré et gouverné par le monde agricole lui-même. Pour ce faire, il est envisagé une structure légère de droit privé pilotée par les représentants du monde agricole : organisations syndicales, chambres d'agriculture, instituts techniques, banques, éditeurs de logiciel, firmes…avec la participation active des ministères de l’agriculture et du numérique et un appui de la recherche publique.

Ce portail serait fondé sur des technologies de fouille de base de données existantes, avec des conditions bien définies d'accessibilité et d'interopérabilité. Il comprendrait également une plateforme des services disponibles, ainsi qu'un réseau social pour assurer les échanges avec le terrain. Il n'a donc pas vocation à s'adresser aux agriculteurs en direct mais à faciliter l'utilisation des données en système d’innovation ouvert.

Ce portail a vocation devenir un modèle européen. Aujourd'hui peu d'États ont investi ce domaine : les Etats-Unis ont conçu une charte d'utilisation des données sous l’égide du Farm Bureau, le Danemark va plus loin avec un système intégré de gestion des données piloté par les agriculteurs, plusieurs plateformes travaillent sur les échanges de données, mais jusqu'à présent aucune structure ne travaille à accélérer le progrès numérique au service de l'agriculture comme nous souhaitons le faire.

Quels en seront les moyens ?

Il n'a pas vocation à créer des services, mais à accélérer leur mise sur le marché. Le modèle économique devra se reposer sur la rémunération des différentes fonctionnalités qu’il est envisagé de mettre en place, mais la dynamique devra se fonder sur l’animation et le développement de l’écosystème d’innovation. Pour cela, il faut mobiliser les acteurs du numérique pour qu'ils développent les outils nécessaires, par le biais de la mobilisation des nombreux outils publics existants dans le cadre d’un plan d’action dédié à l’agriculture numérique : French Tech, challenge numériques, compétitions numériques, organisation d’hackathons, accompagnement des start up…