Erwan et Laurence Le Roux, lauréats des trophées de l’agriculture durable 2011, catégorie exploitants
Il fallait oser ! Installés dans le Finistère, à deux pas de la mer, Laurence et Erwan Le Roux ont mis en place un système de production laitière totalement innovant, en rupture avec les méthodes traditionnelles. Depuis 10 ans, ils ne pratiquent qu’une seule traite par jour, métissent différentes races de vaches, synchronisent la production avec la pousse de l’herbe... Leur priorités : dégager un revenu suffisant, conserver du temps libre pour la famille, respecter l’environnement et rester maîtres de leurs choix. Une affaire qui roule !

C’est une jolie maison en bois, entourée de prairies. Par dessus les arbres, on entrevoit la mer en contrebas. Un petit coin de paradis, au bout de la Bretagne, où vivent Laurence et Erwan Le Roux avec leurs trois enfants et 90 vaches laitières. Mais l’EARL du Coteau de l’Aber n’est pas une exploitation agricole comme les autres... Certains ont cru les jeunes agriculteurs fous à lier, déconnectés des réalités. C’était mal connaître la famille Le Roux.
« La mono-traite, c’est une autre vie ! L’été, on peut aller à la plage l’après-midi avec les enfants »
« L’agriculture, c’est une passion mais c’est d’abord notre métier. Il faut en vivre. Toute notre démarche va dans ce sens », annoncent d’emblée Laurence et Erwan, installés depuis 2002 à Rosnoën, à l’extrême ouest de la Bretagne. Initialement conseillers agricoles, ils ont eu tout loisir d’observer les systèmes de production, de peser le pour et le contre... Et dès l’origine, leur démarche se distingue : « Nous n’avions pas de ferme. Finalement, c’est presque un avantage. On a pu choisir l’exploitation en fonction de notre projet et pas l’inverse », explique Erwan, qui a poussé très loin les projections comptables pour s’assurer de la viabilité économique de leur modèle.
Car le système choisi a de quoi surprendre. Contrairement à ce que font la quasi-totalité des éleveurs laitiers français, les vaches de cette ferme hors-normes sont traites une seule fois par jour, le matin. Le procédé, plus répandu en Nouvelle Zélande et au Royaume-Uni, réduit sensiblement la production de lait par vache mais permet de limiter les problèmes sanitaires du troupeau. Une traite quotidienne en moins, c’est aussi moins de travail pour l’éleveur, alors que la pénibilité du métier est parfois un frein pour l’installation des jeunes.
« Une charge de travail maîtrisée »
Dans le même ordre d’idée, Erwan et Laurence ont groupé les vêlages des vaches durant les mois de mars et d’avril : toutes les vaches donnent naissances à leur veau au même moment de l’année, puis produisent du lait jusqu’en décembre, durant la saison où l’herbe est la plus abondante. De janvier à début mars, la salle de traite est fermée : c’est le moment de prendre un peu de repos et de s’interroger sur l’année écoulée. « Évidemment, nous concentrons tous les vêlages sur seulement deux mois, ce qui est fatiguant car on doit être constamment présents, mais cela permet plus de tranquillité le reste de l’année », souligne Laurence. Les jeunes femelles destinées au renouvellement du troupeau sont placées auprès de vaches nourrices (trois veaux par vache) jusqu’au sevrage, tandis que pour les jeunes mâles ou les femelles qui ne seront pas conservées, Laurence produit un lait « yaourtisé », très digeste, et qui permet de valoriser le lait des vaches juste après le vêlage, qu’on ne peut pas commercialiser. Encore une singularité qui a beaucoup surpris le monde agricole, localement, mais qui s’avère être un moyen très économique et sain de nourrir les jeunes bêtes. Pour optimiser ce modèle de production, le couple a investi sur la qualité génétique de son troupeau mais là encore, sans idée préconçue. Après mûre réflexion, Erwan a croisé les Prim’holstein d’origine avec des animaux de race jersiaise, rouge suédoise et montbéliarde afin d’obtenir des bêtes alliant une bonne production laitière sur une seule traite, la rusticité et le vêlage facile.
« On échange beaucoup avec l’extérieur, mais personne ne prend les décisions à notre place »
Rien d’improvisé dans tout cela : le couple participe à des voyages d’étude, échange avec des éleveurs français à travers des groupes de travail et avec des éleveurs étrangers via Internet. Erwan donne même quelques conférences, à l’occasion, pour partager son expérience. « Sans Internet, nous n’en serions pas là. C’est un extraordinaire outil d’échange et de découverte », assurent-ils.
Depuis 2009, l’exploitation est aussi en conversion à l’agriculture biologique. Un virage d’autant plus profitable aux sols et à l’environnement que les 66 hectares d’herbages exploités sont inclus dans le périmètre du parc naturel régional d’Armorique, dont 22 hectares en zone de protection conchylicole. Erwan surveille régulièrement l’état micro-biologique des sols, évite le sur-pâturage des prairies et dresse annuellement un bilan carbone de l’exploitation pour évaluer son impact global, en prenant en compte les émissions de gaz à effet de serre liés à l’élevage mais aussi la fixation de carbone dans les sols.
Durable sur le plan environnemental, l’exploitation se veut aussi durable économiquement, pour faire vivre la famille et un jour être transmise dans de bonnes conditions. Jusqu’ici, le contrat est rempli puisque le couple dégage un revenu horaire de l’ordre de 15 euros, équivalent à ce qu’ils obtenaient en tant que salariés. Laurence et Erwan suivent également de près le poids des charges par rapport au chiffre d’affaires global, et étudient la rentabilité du capital pour s’assurer que les gros investissements ne se font pas à perte. Leur crédo : investir de façon ciblée et miser sur une production en petit volume et à forte valeur ajoutée, moins sensible aux aléas du marché que les productions de masse. « On ne se retrouve pas dans le système ’gros rendement, gros tracteur’ qui participe souvent de la reconnaissance sociale dans le monde agricole », résume Erwan. Ni rêve d’agrandissement, ni investissements massifs : l’EARL du Coteau de l’Aber garde le cap d’une rentabilité régulière, sans à-coup. Et quel plus beau projet, finalement, que de gagner sa vie en pratiquant le métier qu’on aime ?
L’EARL du Coteau de l’Aber en quelques chiffres :
2 exploitants : Laurence et Erwan Le Roux 90 vaches laitières 40 génisses pour le renouvellement 330 000 litres de lait produits annuellement 66 hectares en fermage...
dont 40 regroupés à proximité des bâtiments 100% de prairies 80% des surfaces classées à risque fort ou moyen de fuites phytosanitaires 515 tonnes de CO2 émises par an...
et 2000 tonnes de CO2 stockées dans les sols (matière organique)
une exploitation laitière durable à tous points de vue
Réalisation : Thomas Ermel

